Notes pour une allocution de Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, à l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision

22 mai 2008

(La version prononcée fait foi)

Un nouveau contrat dans un nouvel environnement

Merci beaucoup France.

M. le Président,

Chers amis,

Bonjour. Tout d’abord, multiples mercis à l’Académie qui m’a invité à luncher avec vous ce midi.

Je suis donc en poste depuis 18 semaines. Plusieurs personnes me demandent souvent : "Et puis, Hubert, ça se passe comment ta job? Est-ce que tu t'ennuies?"

Je leurs réponds en défilant les quelques événements suivants qui se sont passés dans ma vie et celle de CBC/Radio-Canada depuis mon arrivée, le 2 janvier.

Tout d’abord, il y a eu ma première tournée de certaines de nos installations, au cours de laquelle j’ai rencontré près de 1 500 employés – je me dois de vous dire combien ils m’ont impressionné par leur attachement à notre entreprise, par leur dévouement et leur passion envers ce que nous produisons tous les jours et le rôle que nous jouons ;

puis (i) notre transaction avec TQS (à la suite de l'annonce de notre désaffiliation dans les trois marchés de Trois-Rivières, Sherbrooke et de Saguenay);

(ii) les commentaires de Claude Dubois et les retombées du gala du Panthéon;

(iii) les réactions à notre couverture des matches des éliminatoires au hockey et les interventions de Don Cherry, particulièrement pendant la série Boston-Montréal;

(iv) la publication du rapport du Comité permanent du patrimoine canadien sur la revue de notre mandat;

et enfin, (v) ma comparution devant ce Comité afin d’y présenter les plans et priorités de CBC/Radio-Canada.

Tout cela sans pour ne pas mentionner les enjeux et les controverses survenues du coté de la CBC comme, par exemple, (a) les réactions suscitées par les changements à la programmation de Radio 2 et par notre décision de mettre fin à l’existence de l’orchestre de CBC; et enfin (b) la décision, en janvier, d’impartir la commercialisation de certains droits de distribution de certaines de nos propriétés dans les marchés internationaux.

Et ce que je viens de vous énumérer s’est bien déroulé pendant 18 semaines et non pas pendant 18 mois!

…Vous comprendrez peut-être pourquoi je conclus toujours en disant à mes amis que « travailler à Radio-Canada, ce n’est vraiment pas ennuyant »!

Quand j’ai commencé à envisager ce poste de président-directeur général, je croyais connaître l’importance des activités de notre diffuseur public. En faisant ma vérification diligente, j’ai vite constaté que ce n’était pas le cas! Laissez-moi vous présenter un aperçu de ce que j’ai découvert :

[Vidéo]

Vous aurez donc saisi l’envergure de notre Société! 29 services différents, quelque 10 000 employés qui travaillent partout à travers le pays, 13 syndicats qui représentent près de 90 % de ces employés, des centaines de milliers d’heures de production diffusées sur l’ensemble de nos services chaque année, de même que 4 millions de visiteurs par mois sur nos sites Web. Je vous le répète : « ma job n’est vraiment pas ennuyante! ».

De plus, j’arrive en poste à un moment clé de notre histoire. La télévision haute définition, la radiodiffusion numérique, la création d’empires médiatiques et, surtout, la multiplication des nouvelles plateformes, tout cela bouscule sérieusement nos façons de faire et nous oblige à revoir nos stratégies.

Pour vous donner une idée de l'énormité des changements qui s'en viennent, Mark Thompson, le PDG de la BBC, entreprise que plusieurs s'amusent à comparer avec nous, même si elle a un budget 4 fois plus important que le nôtre, vient d'annoncer qu'il faisait passer son budget annuel relié à l'Internet de $200 millions de dollars à 800 millions de dollars américains. Imaginez! La BBC investira dorénavant 800 million de dollars par année pour supporter sa stratégie sur le Web!

Pour vous aider à mettre cette somme en perspective, je vous rappelle que notre budget annuel total, nous diffusons dans 2 langues officielles et dans 5 fuseaux horaires différents, est de 1,7 milliard de dollars, toutes sources de revenu confondues.

De même, vendredi dernier, CBS Corporation annonçait son acquisition de CNet Networks Inc. pour 1,8 milliard de dollars américains afin de faire doubler le nombre de visiteurs sur ses sites Web. À la suite de cette transaction, il y aura près de 63 millions de personnes qui visiteront chaque mois les sites propriété de CBS.

(PAUSE)

Depuis le 2 janvier, toutes mes interventions à l’interne s’articulent autour de ce que j’appelle mes trois « P » : nos personnes, nos programmes et notre planification stratégique.

Les personnes, c’est bien sûr notre personnel. Nous devons continuer de miser sur le talent et l’expertise de nos créateurs et de nos artisans mais devons substanciellement modifier notre relation d'affaires avec eux. Elle doit être ouverte, transparente, beaucoup plus simple et engagée - ce qui implique, bien sûr, un effort important pour transformer nos relations syndicales. Je ne crois pas qu’il sera possible pour nous de survivre et encore moins de nous démarquer de notre concurrence si nos relations syndicales sont caractérisées par les conflits, le manque de respect et la violation d’engagements.

Mais les personnes, c’est aussi vous, nos partenaires, avec qui nous voulons – et nous devons – faire une télévision différente, ce qui m’amène à vous parler de mon deuxième « p», nos programmes.

Radio-Canada a investi en moyenne, au cours des trois dernières années, près de 75 millions de dollars auprès de vous, les producteurs indépendants. Cela représente près de 950 heures de programmation par année. Vous, en retour, employez des centaines de réalisateurs, scénaristes, artistes, acteurs et techniciens. Radio-Canada joue donc, incontestablement, un rôle de pilier dans l’industrie télévisuelle canadienne.

L’équilibre entre production interne et production indépendante sera toujours un enjeu délicat. Mais, contrairement à un discours que vous avez entendu à cette tribune il y a près de six mois, je puis vous assurer que CBC/Radio-Canada est, et demeurera, un diffuseur qui mise sur la production indépendante.

Il faudra cependant redéfinir notre partenariat. En effet, pour mieux jouer notre rôle de pilier et maintenir notre appui aux producteurs indépendants, nous devons pouvoir acquérir et exercer des droits de propriété sur les contenus diffusés plus largement que par le passé, nous assurant ainsi une présence continue sur l’ensemble des plateformes du 21e siècle.

Un diffuseur public affaibli, affaiblit en retour la production indépendante. Personne dans notre industrie n’a intérêt à ce que le diffuseur public soit confiné à un rôle de télévision marginale, en rupture avec les citoyens à qui il est sensé parler.

Je suis confiant que nos pourparlers qui s’amorceront bientôt à ce sujet avec vous (l’APFTQ) nous mèneront à un partage équitable de ces droits.

Cette idée s’inscrit également sous mon troisième « P », la planification stratégique, c’est-à-dire la nécessaire évolution de l’entreprise pour lui permettre de se distinguer dans le paysage médiatique des prochaines années.

(PAUSE)

En mars 2007, le Comité permanent du patrimoine canadien a entrepris une réflexion approfondie au sujet du rôle et du mandat de CBC/Radio-Canada. Puis, le 28 février dernier – la même journée que ma fille, Margaux, a choisi pour venir au monde!! –, le Comité, lui, a accouché de son rapport.

Je veux aujourd’hui insister sur l’urgence de mettre en œuvre les recommandations contenues dans ce rapport, particulièrement celle qui concerne la ratification d’un protocole d’entente d’une durée de sept ans entre le gouvernement canadien et CBC/Radio-Canada. On parle ici d’une entente qui définirait les obligations réciproques de la Société et du gouvernement.

Dans le cadre de cette entente, le Comité recommande un financement pluriannuel stable d’une durée égale à celle du protocole, soit sept ans, et que ce financement soit indexé au coût de la vie. Selon moi, il s’agit d’une recommandation fondamentale pour que CBC/Radio-Canada demeure une entreprise forte et pertinente.

En effet, ce protocole clarifierait dans l’esprit de tous les Canadiens la gamme de services que nous nous engagerions à leur offrir, les ressources dont nous aurions besoin pour le faire et nous outillerait pour répondre à leurs attentes. Il nous permettrait de continuer à évoluer en tant qu’institution culturelle essentielle à la vie de notre pays – en fonction des besoins et des objectifs reconnus par le gouvernement et le Parlement, et clairement responsable à l’égard des engagements que nous aurions pris.

Cet horizon à plus long terme nous permettrait enfin de planifier nos activités et services sur plus de 12 mois (notre cycle de financement actuel) et de parvenir ainsi à lier nos objectifs stratégiques à nos ressources sur toute la période du protocole d’entente.

Cette entente aurait évidemment un impact positif pour vous aussi. Car, si elle nous permet de planifier nos activités à plus long terme, de nous engager sur une période de plus d’une année, c’est toute la communauté des producteurs indépendants qui en bénéficiera.

Nous avons donc besoin de vous, nos partenaires, pour appuyer ce protocole et pour faire comprendre au gouvernement l’urgence de commencer à y travailler immédiatement.

Il m’apparaît logique et essentiel que cet outil soit en place et entièrement négocié lorsque nous nous présenterons devant le CRTC à l'automne 2009 pour renouveler nos licences. Sinon, nous dépenserons inutilement temps et argent en ne tenant pas compte des champs d’intervention prioritaires pour le Parlement.

(PAUSE)

Comme vous le savez, les défis relatifs à notre financement sont nombreux. Laissez-moi vous les remettre en perspective.

Entre 1995 et 2004, le soutien accordé à CBC/Radio-Canada par le gouvernement fédéral a diminué de 9 % alors que les allocations à la culture en général, en excluant les sommes remises à CBC/Radio-Canada, ont augmenté de 39 %. Pour nous, cela représente 134 millions de dollars en moins. La dernière augmentation permanente de notre financement de base remonte à 1973. De plus, nos crédits parlementaires ne sont pas pleinement indexés au coût de la vie.

Dans ses recommandations, le Comité du patrimoine suggère d’ailleurs que notre financement de base passe de 33 $ à 40 $ par Canadien. Si cette recommandation était mise en œuvre, elle nous garantirait une somme additionnelle d'environ 215 millions de dollars. À ceux qui me demandent ce que j’en pense, je réponds, « it’s not a bad start! »

Le Comité constate également que dans un monde idéal, on devrait diminuer la dépendance à la publicité de la Télévision de CBC et de Radio-Canada. Mais il reconnaît que dans le contexte actuel, nous n’avons pas le choix : nous avons besoin de revenus publicitaires.

Donc, même si nous sommes un diffuseur public, nous sommes présentement condamnés à compter sur les revenus publicitaires pour maintenir nos budgets en équilibre et, par conséquent, nous devons être sensibles aux cotes d’écoute. Prétendre le contraire ne serait pas vous refléter notre réalité quotidienne.

Nous comprenons le lien direct entre ces cotes d'écoute et notre défi d’aller chercher, chaque année, de 300 à 350 millions de dollars de recettes publicitaires, tous services confondus.

(PAUSE)

De plus, franchement, nous aimons également la discipline que nous imposent ces cotes d'écoute afin d'arrimer les goûts des Canadiens à notre programmation et nos services.

(PAUSE)

Comment prétendre que nous sommes pertinents dans la vie de notre public si personne ne nous regarde ou n’utilise nos services?

Évidemment, ces cotes d'écoute ne peuvent pas être la seule mesure de notre performance. C'est d'ailleurs là que prend toute l'importance du protocole d'entente suggéré par le Comité car, en précisant les services que nous serions appelés à rendre, nous préciserions aussi nos mesures de rendement.

Vous comprendrez aussi pourquoi nous tenons à notre enveloppe de 37 % qui provient du Fonds canadien de télévision. Le Fonds étant l'un des meilleurs outils de promotion de la programmation canadienne, il s’agit pour nous d’une ressource primordiale qui nous permet de travailler avec vous, les producteurs et les artisans indépendants, pour maintenir une programmation novatrice de qualité et d’une grande diversité et accroître notre auditoire. Encore là, nos intérêts sont alignés.

CBC/Radio-Canada se bat aussi pour avoir accès aux revenus d’abonnement. Nous pourrions, par exemple, utiliser ces revenus pour protéger le niveau de contenu canadien dans notre programmation ou investir davantage dans les séries dramatiques lourdes qui, comme vous le savez si bien, jouent un rôle de rassembleur important dans notre société mais qui sont menacées par l’augmentation des coûts de production.

La question du financement du diffuseur public national est donc cruciale et vous affecte directement.

(PAUSE)

Nous avons bâti ensemble au cours des 50 dernières années, un milieu médiatique performant, créatif et clairement au service de notre société. C’est un accomplissement de taille dont nous devons être fiers. Tous les jours, CBC/Radio-Canada se définit par l’enrichissement de la vie culturelle et démocratique de nos concitoyens, la promotion de la cohésion sociale, et le divertissement du public.

Durant ma carrière, j’ai toujours cherché à établir des consensus, à rassembler les gens pour que leurs énergies soient mises au service d’une action concertée.

Durant les cinq prochaines années, je m’assurerai que nous bâtirons ensemble des ponts pour arriver aux objectifs que nous nous sommes fixés.

D’ici là, je vous convie à la réflexion qui nous aidera à en tracer les lignes directrices.

MERCI.

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