Allocution de Julie Miville-Dechêne, ombudsman des Services français, dans le cadre des 40e Assises de l’Union internationale de la presse francophone.

16 octobre 2008

L’état des médias et des technologies de la communication au Canada et au Québec

(La version prononcée fait foi)

Hier

Tout d’abord, je tiens à vous remercier d’être ici ce matin et je veux aussi remercier les organisateurs de cet événement qui me permettent de vous rencontrer et de m’entretenir avec vous. J’espère que vous profiterez du Sommet de Québec pour visiter notre pays et ainsi mieux le connaître.

Comme je partage cette tribune avec Florian Sauvageau, de l’Université Laval, et Claude Robillard, de la FPJQ, je vais me concentrer ce matin sur Radio-Canada qui est le plus important réseau francophone de radio et de télévision au Canada. Ce réseau s’étend de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, il dessert donc les francophones où qu’ils vivent, et il représente la plus importante force journalistique francophone au pays, par ses ressources financières et humaines.

Notre réseau radiophonique comptera bientôt 80 ans d’existence et notre réseau de télévision a été créé, lui, en 1952. Il est important de souligner que l’avènement de la télévision s’est fait dans le contexte politique et économique très particulier de l’après-guerre au Québec. La Télévision de Radio-Canada, à la fin des années 50 et au début des années 60, a grandement contribué à ce qu’on a appelé à l’époque la Révolution tranquille.

Cette Révolution tranquille a permis au Québec de se moderniser en quelques années à peine. Notre société, qui était très religieuse, a décidé que le clergé n’exercerait plus l’influence dominante qu’il avait dans d’importants secteurs comme la santé et l’éducation. Les Québécois ont pris conscience aussi de la place qu’ils occupaient dans le monde et ils ont décidé de jouer un rôle beaucoup plus grand, en particulier dans l’économie. Ils se sont donnés un système d’éducation public et un système de santé gratuit et accessible à tous. Et, en plus de tous ces chambardements, les femmes du Québec ont aussi entrepris la lutte pour l’égalité avec les hommes, une lutte souvent couronnée de succès.

Veuillez m’excuser de ce résumé trop succinct qui ferait sans doute dresser les cheveux des historiens, mais il n’en demeure pas moins que la télévision publique a joué un rôle crucial durant toute cette période en permettant aux Québécois, dont bon nombre n’étaient pas scolarisés, d’avoir accès à une information qui était nouvelle et qui tentait d’être la plus complète possible. En fait, même dans ses émissions dramatiques, qu’on appelait ici des téléromans et qui remportaient un succès phénoménal, Radio-Canada permettait enfin aux Québécois de se voir dans un miroir et de comprendre qu’ils avaient leur propre identité.

Cette partie de notre histoire explique donc pourquoi les Québécois ont toujours un sentiment d’attachement plutôt fort à l’endroit de la télévision publique.

Une autre raison du succès de Radio-Canada fut sans doute qu’elle avait, et qu’elle a toujours, pour principal modèle la BBC, la télévision publique de Grande-Bretagne. D’ailleurs, le réseau anglais de la Société s’appelle la CBC, pour Canadian Broadcasting Corporation, à l’image de son alter egobritannique, la British Broadcasting Corporation. Ce modèle a fait en sorte que notre radio et notre télévision publiques n’ont jamais été des institutions étatiques et qu’elles ont toujours gardé et protégé la distance qui les sépare des gouvernements qui se sont succédés à Ottawa.

Cette séparation, qu’on qualifie de arm’s length, tout comme chez nos collègues de Londres, a permis au public canadien de bénéficier d’une information indépendante des pouvoirs en place. Cela n’a pas toujours été facile ni simple, puisque nos budgets sont tout de même votés chaque année par le Parlement, mais, dans l’ensemble, tout a bien fonctionné, et cette longue tradition d’indépendance journalistique ajoute beaucoup de valeur à la crédibilité de Radio-Canada auprès de ses auditeurs et spectateurs.

Après avoir contribué à la Révolution tranquille au Québec, Radio-Canada, grâce à des investissements importants qui lui ont permis d’étendre ses réseaux, a joué un autre rôle déterminant au sein de la francophonie canadienne. Comme vous le savez sans doute, il existe, en dehors du Québec, des communautés francophones partout au Canada. Ces communautés sont plus importantes au Nouveau-Brunswick et en Ontario, mais elles existent aussi dans toutes les autres provinces, de Terre-Neuve jusqu’à la Colombie-Britannique. Cependant, ces petites communautés doivent lutter pour leur survie et elles font face, encore aujourd’hui, à une forte menace d’assimilation linguistique. Ce phénomène est facile à comprendre, c’est essentiellement une question de nombres.

Au fil des ans et, en particulier depuis la fin des années 60, la Radio et la Télévision de Radio-Canada ont permis aux francophones de ces régions éloignées de maintenir et de faire rayonner leur culture, car il y a des stations régionales, ou des journalistes, dans chacune des 10 provinces. Sans ceux-ci, les francophones de la Nouvelle-Écosse, par exemple, ou de l’Alberta, n’auraient pu regarder la télé ou écouter la radio qu’en anglais et le phénomène d’assimilation se serait encore accéléré. Ces communautés isolées peuvent compter aujourd’hui sur des médias électroniques qui les renseignent et les divertissent dans leur langue. Radio-Canada s’implique dans ces milieux en appuyant de jeunes artistes, en offrant des commandites aux événements culturels et en soutenant plusieurs organismes qui valorisent le fait français. Au sein de la francophonie, Radio-Canada a donc joué un rôle unique, différent de celui des autres télévisions et radios francophones.

Aujourd’hui

J’espère que ce bref regard sur le passé vous aura permis de mieux comprendre d’où nous venons. Aujourd’hui, Radio-Canada est encore le plus grand réseau francophone au Canada, mais les choses ont bien changé. Du côté de la radio, Radio-Canada a toujours dû faire face à une sérieuse concurrence du secteur privé, en particulier en information. Mais c’est beaucoup moins vrai maintenant puisque les réseaux québécois de radio privée ont tous réduit ou fermé leurs salles de nouvelles. Cette situation est bien triste mais elle a fait suite à un bouleversement du marché. Les auditeurs, surtout au cours des années 80 et 90, ont délaissé les radios de la bande AM pour celles de la bande FM. Celles-ci offraient une bien meilleure qualité sonore et diffusaient surtout de la musique.

L’une après l’autre, les stations qui offraient un bon service de nouvelles ont donc dû fermer leurs portes ou réduire sensiblement le nombre de leurs journalistes. Aujourd’hui, Radio-Canada est le seul réseau radiophonique à offrir une information complète et de qualité. Nous diffusons des bulletins de nouvelles à chaque heure. Nous offrons plusieurs heures de grands magazines d’information chaque jour. Nous couvrons aussi bien l’actualité internationale que nationale ou locale, et nous proposons des émissions spécialisées en économie, en science ou en culture. Le public semble l’apprécier puisque dans les sondages d’écoute, la Radio de Radio-Canada se classe toujours parmi les meilleures, très souvent au premier rang.

En télévision, la situation est différente. La diffusion par câble et par satellite, et maintenant la diffusion numérique, font que les spectateurs ont un choix de canaux presque illimité. Radio-Canada fait donc face à une concurrence de plus en plus grande, surtout depuis l’avènement de ce que nous appelons les chaînes spécialisées, par opposition aux chaînes généralistes.

Les chaînes généralistes diffusent une programmation variée, faite de dramatiques, d’émissions de variétés, d’émissions jeunesse, de télé-réalités et de jeux-questionnaires. Mais elles offrent aussi des journaux télévisés et des émissions d’affaires publiques. Le Québec ne compte que trois chaînes généralistes francophones : Radio-Canada et deux chaînes privées qui sont TVA et TQS. TQS a dû être vendue sous menace de faillite, il y a quelques mois. La première décision des nouveaux propriétaires fut de fermer les salles de nouvelles que comptait le réseau à Montréal et dans quatre autres villes du Québec. Il s’agit d’une perte importante pour l’information au Québec.

Radio-Canada et TVA restent donc les deux seuls diffuseurs d’information à la télé française au Québec. Je précise tout de suite que chacun des réseaux possède aussi une chaîne d’information continue. Radio-Canada exploite le RDI, le Réseau de l’information de Radio-Canada, et TVA gère LCN, Le Canal Nouvelles.

Les chaînes généralistes ont donc vu les chaînes spécialisées gruger leur auditoire et elles comptent donc maintenant pour moins de 50 pour cent de l’écoute totale. Cette baisse de l’écoute a aussi entraîné une perte d’auditoire pour les journaux télévisés et les magazines d’affaires publiques. Radio-Canada ne s’en tire pas si mal, malgré tout, puisque la plus grande partie de son budget provient du gouvernement fédéral.

Cela permet à la télévision publique d’offrir des journaux télévisés de grande qualité qui couvrent toutes les régions du pays et toutes les régions du monde, puisque nous avons des correspondants aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Russie, en Israël, au Sénégal et en Chine. Radio-Canada offre aussi à ses spectateurs une douzaine de magazines hebdomadaires d’information spécialisée qui couvrent aussi bien la consommation, la science, l’environnement que l’actualité internationale.

Radio-Canada est aussi l’entreprise de presse qui compte le plus de journalistes dans les parlements d’Ottawa et de Québec. D’ailleurs, ce qui distingue le plus l’information à Radio-Canada, c’est qu’on considère les spectateurs comme des citoyens qui doivent être bien informés, plutôt que comme des consommateurs qu’on doit livrer aux commanditaires.

Entendons-nous bien : les journalistes qui travaillent dans les organes de presse privés sont sans doute aussi bien intentionnés et professionnels que ceux de Radio-Canada mais, souvent, leurs entreprises doivent rencontrer des cibles commerciales de plus en plus exigeantes, et ces exigences peuvent parfois avoir des effets néfastes pour l’information.

À Radio-Canada, on se préoccupe aussi des cotes d’écoute puisqu’une partie de nos revenus sont publicitaires mais, en information, on s’en préoccupe surtout parce qu’on veut rejoindre le public le plus vaste possible. Puisque ce sont les contribuables qui financent la télévision publique avec leurs impôts, il est normal de souhaiter qu’ils nous regardent. Il ne servirait pas à grand-chose de faire d’excellentes émissions que personne ne regarderait. Il faut dire aussi que l’information continue, diffusée sur le RDI, représente environ 2,5 pour cent en part de marché total, ce qui compense en partie les diminutions d’auditoire de la chaîne principale en information.

J’ai dit tout à l’heure que les journalistes du secteur privé sont aussi bons que ceux du public. Mais il n’en demeure pas moins que les journalistes de Radio-Canada doivent exercer leur métier selon des normes beaucoup plus rigoureuses. En effet, depuis une vingtaine d’années, Radio-Canada a créé sesNormes et pratiques journalistiques qui constituent, en quelque sorte, la bible du journalisme à Radio-Canada. Tout notre travail journalistique repose sur trois piliers qui sont : l’exactitude, l’intégrité et l’équité.

À partir de ce principe, la direction de Radio-Canada a élaboré toute une série de règles qui gouvernent la pratique du métier à la radio et à la télé publiques et maintenant sur Internet. Ces règles portent sur, à peu près, toutes les situations où l’on peut se poser des questions d’éthique, que ce soit, par exemple, la divulgation de sondages politiques pendant les périodes électorales, la manière de demander une entrevue, les tournages en caméra cachée ou l’emploi de matériel d’archives.

Ces règles peuvent parfois sembler être un corset : par exemple, elles permettent aux journalistes de faire de l’analyse, mais elles interdisent complètement les commentaires d’opinion. Elles permettent l’utilisation de la caméra cachée, mais seulement dans des circonstances bien précises et après approbation de la haute direction. Et je pourrais multiplier les exemples. Laissez-moi simplement vous dire qu’après avoir exercé mon métier de reporter à Radio-Canada pendant 25 ans, je suis profondément convaincue que parce que nous sommes un diffuseur public, financé par les contribuables, nous avons un devoir de rigueur plus grand que les autres.

Demain

D’autant plus que comme partout ailleurs, le paysage médiatique évolue rapidement au Canada et le secteur de l’information n’y échappe pas. Ce sont les technologies de l’information, Internet en particulier, qui bouleversent le monde journalistique.

Dans un univers virtuel où tout le monde y va de son blogue et de ses opinions, les normes éthiques sont diluées, voire ignorées. D’autant plus que n’importe quel citoyen peut aujourd’hui s’improviser journaliste en mettant en ligne ses textes, ses photos ou ses vidéos. Si l’auteur est discret, il se contentera d’un site personnel. S’il veut s’adresser à la planète au complet, il publiera sur des sites comme YouTube. Les journalistes n’ont donc plus le monopole de l’information : ils sont soumis à la pression et à l’influence de ces nouveaux modes de communication.

Les entreprises de presse ont réagi rapidement. Elles ont, entre autres, créé leurs propres blogues, et elles n’hésitent pas à accorder de plus en plus d’importance à l’opinion plutôt qu’aux faits. C’est ainsi qu’on a assisté à la multiplication des columnists et des chroniqueurs dans les journaux des deux grandes chaînes qui se font concurrence au Québec : Gesca et Québecor.

Ce phénomène s’accompagne aussi d’une véritable mise en marché des journalistes qu’on tente de transformer en vedettes. Et il faut bien admettre que, pour les journalistes, la tentation est forte de jouer le jeu, de multiplier les apparitions dans d’autres médias, de s’occuper de leur image plutôt que de travailler discrètement sur le terrain.

Les médias veulent aussi profiter de l’interactivité. Tous, ils invitent leurs spectateurs, leurs auditeurs ou leurs lecteurs à leur faire parvenir l’information dont ces derniers sont témoins. En particulier, s’ils possèdent des images photos ou vidéos qui peuvent être utilisées à leur écran ou sur leur site Internet. D’ailleurs, de plus en plus de journalistes de l’écrit doivent se munir d’une caméra pour filmer l’incendie qu’ils couvrent ou l’invité qu’ils interviewent, encore une fois, pour le site Internet de leur journal. L’autre jour, j’étais interviewée à la radio et tout à coup, en studio, un recherchiste a commencé à prendre des photos pour le site de l’émission (si vous travaillez dans l’écrit ou à la radio, auriez-vous l’obligeance de prévenir vos invités que vous allez prendre des images... on se fera plus belle et votre vidéo sera meilleure).

Tout cela pour vous dire que nous sommes de plus en plus bombardés d’information, mais que cette information ne répond pas souvent à nos attentes. Je crois aussi qu’après encore quelques années de ce déluge, les journalistes et les entreprises de presse qui pratiquent la rigueur, la recherche approfondie des faits et une solide analyse seront à nouveau en vogue et qu’ils pourront en tirer un grand profit.

Je terminerai en vous parlant de mon métier d’ombudsman à Radio-Canada. Je vous ai dit tout à l’heure que nos normes journalistiques sont les plus élevées au pays. Hé bien, ce n’est pas tout, puisqu’en plus Radio-Canada est la seule entreprise de presse francophone à s’être dotée d’un ombudsman qui représente ses spectateurs. Lorsqu’un de ceux-ci se plaint du traitement d’une nouvelle ou de la teneur d’un reportage, ou encore d’un manque d’objectivité, la direction de l’information doit lui répondre dans un délai de quelques semaines. Si le plaignant n’est pas satisfait de cette réponse, il peut s’adresser à l’ombudsman pour une révision du dossier.

Ce poste a été créé au début des années 90, à une époque où, vous vous en souviendrez, on parlait beaucoup du quatrième pouvoir. Pour garantir à l’ombudsman son indépendance, Radio-Canada a donc décidé qu’il relèverait directement de son président-directeur général et qu’il bénéficierait d’un mandat ferme de cinq ans. En contrepartie, à la fin de son mandat, l’ombudsman quitte Radio-Canada.

Je suis la première femme et la première reporter de terrain à occuper ce poste. Depuis mon entrée en fonction, il y a 18 mois, j’ai choisi de miser sur la transparence et le dialogue, un peu comme mes homologues français qui portent le titre de médiateurs, et ce, dans l’espoir de contrer le cynisme et le manque de confiance d’une bonne partie du public.

Pour moi, le travail de l’ombudsman s’inscrit avant tout dans l’effort constant d’amélioration des services d’information de Radio-Canada et il y a plusieurs façons de contribuer à cet objectif.

Lorsque les spectateurs m’écrivent pour se plaindre, je fais enquête pour savoir ce qui s’est vraiment passé, comme lorsque j’étais moi-même reporter. Dans mes révisions, je décris, chaque fois que je le peux, les pratiques journalistiques. J’essaie d’expliquer le contexte, les décisions et les contraintes qui précèdent la mise en ondes d’un reportage, et je crois que cela aide le public à mieux comprendre.

D’autre part, la description de ce qui s’est passé suscite parfois des remises en cause de nos propres façons de faire. Il n’est jamais agréable pour un journaliste ou pour un rédacteur en chef de se faire dire qu’il a commis une erreur mais, dans le feu de l’action, certaines erreurs sont inévitables. Ce qu’il faut, c’est simplement les admettre et les corriger.

Certains jours, on me perçoit comme un policier ou, au contraire, comme un agent de relations publiques. Je considère plutôt qu’il s’agit d’un travail de journaliste. Un travail assez particulier et très solitaire, mais aussi passionnant puisqu’il me permet d’approfondir ma connaissance du métier et de prendre le temps de réfléchir sur les moyens que nous devons prendre pour bien servir le public.

Lorsqu’on voit les cafouillages récents dans les secteurs de l’économie et des finances, les scandales politiques qui ont marqué, par exemple, la présidence Bush aux États-Unis, ou les interrogations que suscitent des questions comme la crise alimentaire, la torture ou l’euthanasie, il m’apparaît que le XXIe siècle sera celui de l’éthique. Les journalistes devront non seulement l’étudier, mais aussi s’en inspirer comme jamais dans le passé.

Merci de votre attention.

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