Hubert T. Lacroix : Décision du CRTC - Suffit les belles paroles!

1 avril 2010

Lettre ouverte de Hubert T. Lacroix, Président-directeur général de CBC/Radio-Canada, parue dans Le Devoir du 30 mars 2009.

Tous ceux qui ont suivi les retombées de la décision du CRTC sur la valeur du signal la semaine dernière n'ont pas manqué de remarquer la réaction vigoureuse de CBC/Radio-Canada. Certains l'ont même qualifiée d'exagérée.

Permettez-moi donc d'expliquer la situation. D'abord, rendons à César ce qui revient à César. Dans ce processus, le CRTC a voulu proposer, face à une forte opposition et à l'inertie du statu quo, ce qui s'avère le changement structurel le plus important que le système canadien de télédiffusion ait connu depuis l'apparition du câble il y a 40 ans. C'est vous dire l'occasion rare que représentait ce processus! Alors lundi dernier, lorsque nous étions si près du but, le président du CRTC a annoncé qu'il allait traiter de la question du radiodiffuseur public plus tard, sans s'engager à un processus ou à un calendrier précis.

Nous avons donc réagi, et avec vigueur. Pas un seul mot dans la décision du CRTC ne venait appuyer la promesse du président de traiter le dossier de CBC/Radio-Canada.

Nouvelles approches

La nécessité de rééquilibrer le système de radiodiffusion en permettant aux télédiffuseurs généralistes d'être payés pour l'utilisation de leur signal est devenue un enjeu important au début des années 2000. L'octroi à tort et à travers de licences à des chaînes spécialisées durant les années 1990 a rendu inévitable l'effondrement du modèle de la télédiffusion généraliste. Au cours de trois processus réglementaires distincts s'étalant sur cinq ans, CBC/Radio-Canada a soumis des centaines de pages de mémoires et d'études commandées, a fait appel à des experts et a comparu à d'innombrables audiences. Le Conseil nous a demandé d'analyser des solutions de rechange, de proposer de nouvelles approches et de faire marche arrière sur certaines demandes.

Nous avons aussi proposé au Conseil d'autres mécanismes de négociation relativement simples qui permettraient d'assurer que nous pourrions participer au système sans menacer de retirer notre signal.

Le CRTC a reconnu que nous sommes soumis aux mêmes pressions en matière de revenus que les télédiffuseurs généralistes privés et que notre modèle financier n'est pas viable étant donné le type de service que la Loi sur la radiodiffusion nous oblige à fournir. C'est à la même conclusion que sont parvenus depuis dix ans maints et maints comités et commissions parlementaires. La différence, c'est que ces rapports n'ont aucun effet pratique alors que le CRTC a le pouvoir de changer les choses.

Question de revenus

On nous fait souvent valoir que nous recevons 1,1 milliard de dollars de financement public et que cela devrait suffire. Le fait est que, grâce à ce milliard, nous exploitons 28 services et diffusons dans les deux langues officielles et en huit langues autochtones, sur six fuseaux horaires. La BBC reçoit un financement public de 7,5 milliards de dollars par an, France Télévisions et Radio France touchent conjointement 4 milliards de dollars, l'Allemagne, 10,7 milliards, et PBS et NPR aux États-Unis sont financées par des sources gouvernementales à hauteur de 1,2 milliard de dollars (étude Nordicité, chiffres de l'exercice 2007).

Pour livrer aux Canadiens ce que notre mandat nous dicte, nous devons aussi compter sur des revenus commerciaux. Que l'on soit d'accord ou non, c'est le système, créé par une loi du Parlement, qui existe au Canada. Le CRTC lui-même, dans nombre de ses décisions, nous a encouragés activement à continuer de tirer des revenus de nos activités commerciales, et même à les accroître. Aujourd'hui, les revenus commerciaux représentent près de 40 % du budget global de CBC/Radio-Canada. À la lecture des chapitres analytiques de la décision du CRTC, il est clair que le Conseil reconnaît à la fois notre réalité financière et son avenir précaire.

Aucun engagement

Or, lorsque le jour du jugement est arrivé et que, dans un rapport de 50 pages, aucune proposition ou suggestion sur la manière dont le radiodiffuseur public pourrait continuer de jouer son rôle dans le système n'a été faite, pas un seul mot, je n'étais pas très content (lire «furieux!»).

Le président du CRTC affirme devant les médias qu'«il y avait trop de dossiers sur la table, que l'on ne pouvait pas les traiter tous en une seule fois et que nous avons décidé de régler la question des télédiffuseurs privés avant de nous attaquer à celle du radiodiffuseur public».

Malheureusement, des mots prononcés dans une mêlée de presse ne régleront pas le problème de notre modèle économique défaillant. Le CRTC ne prend aucun engagement en ce sens dans sa décision. Nous avons été mis à l'écart. Nous nous retrouvons avec un marché publicitaire soumis à d'intenses pressions, un financement public qui stagne depuis 30 ans, ponctué de compressions périodiques majeures, et des coûts qui augmentent de 6,7 % par an.

Efforts

Au cours des dix dernières années, mon prédécesseur à CBC/Radio-Canada a mis en oeuvre des initiatives permanentes pour réaliser des économies annuelles récurrentes de 78 millions de dollars. L'an dernier, j'ai été obligé de faire des compressions de 171 millions de dollars, d'annuler des émissions et de mettre à pied presque 10 % de notre main-d'oeuvre. Cette année, nous avons dû vendre des actifs d'une valeur de 155 millions de dollars pour équilibrer notre budget — cela revient à vendre des meubles pour payer l'hypothèque.

Vous comprendrez alors un peu mieux pourquoi nous nous méfions des belles paroles et sommes un peu choqués à l'idée qu'il y ait encore des reports dans le temps. Le modèle économique de CBC/Radio-Canada n'est pas viable. Ce serait irresponsable de laisser entendre le contraire. L'histoire de notre Société prouve que les paroles ne régleront pas le problème de notre modèle économique.

Outil de soulignement de texte