Quebecor - Un bilan éthique et démocratique entaché

2 décembre 2010

Marc-François Bernier - Professeur au Département de communication de l'Université d'Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche sur la francophonie canadienne en communication spécialisée en éthique du journalisme

Le récent congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a été le lieu de révélations stupéfiantes qui sont en flagrante contradiction avec les assurances que les dirigeants de Quebecor Média avaient solennellement données aux parlementaires québécois, il y aura bientôt 10 ans, pour obtenir l'autorisation d'aller de l'avant avec leur stratégie de convergence.

Samedi dernier, lors d'un atelier consacré à l'importance de Quebecor Média, David Patry, un journaliste du Journal de Montréal en lockout depuis près de deux ans, a dénoncé le fait d'avoir été incité ou obligé à écrire et à signer des articles pour attaquer tantôt Radio-Canada, tantôt une journaliste du quotidien La Presse. Son collègue du Journal de Québec, Régys Caron, a lui aussi dénoncé ce qu'il considère être des ingérences de la direction, et plusieurs autres cas similaires pourraient être dévoilés à leur tour. De tels comportements s'inscrivent notamment dans la campagne de dénigrement à l'endroit de Radio-Canada, à laquelle se prêtent certains journalistes qui semblent s'exprimer à partir d'un canevas commun.

Ces déclarations percutantes, si elles correspondent à la réalité des choses, lèvent le voile sur certaines pratiques en vigueur au sein des quotidiens de Quebecor, sinon dans d'autres médias du groupe. Ces indices suggèrent qu'il y aurait chez Quebecor une volonté de propagande (martelage, répétition des mêmes arguments), voire de désinformation (tromper le public en occultant des faits pertinents à sa compréhension des événements) qui pousse à l'extrême le pouvoir de nuisance de ses médias, au nom de la liberté de presse bien entendu.

Retombées positives?

En février 2001, dans le cadre d'une commission parlementaire à Québec, Quebecor Média était pourtant d'accord avec le «consensus social voulant que les décisions relatives au choix des informations, à leur angle de traitement et à leur diffusion ne soient pas entravées par l'influence des propriétaires des groupes de médias. [...] Il importe selon nous que les professionnels de l'information puissent travailler librement et exercer leurs choix éditoriaux en obéissant exclusivement à des critères d'objectivité professionnelle» (Mémoire de Quebecor Média, audiences publiques de la Commission de la culture de l'Assemblée nationale du Québec sur les impacts des mouvements de propriété dans l'industrie des médias, 1er février 2001, p. 20).

Ce mémoire assurait que «plus une entreprise de presse est forte et consolidée, moins elle risque de restreindre l'indépendance et l'autonomie de ses journalistes». Quebecor ajoutait que «la constitution de grandes entreprises de médias au Québec pourrait [...] avoir des retombées très positives sur les conditions d'exercice de la profession journalistique». Le tout reposait largement sur une analyse juridique de la liberté de presse qui confortait la thèse de l'entreprise. Mais les faits sont têtus et racontent une autre histoire.

Lourd bilan

Une recherche que nous avons menée en 2007, à la demande de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), révélait que les journalistes de Quebecor vivaient une forme de détresse professionnelle tellement il leur était difficile de produire une information de qualité et intègre. Comparativement à leurs collègues de Gesca ou de Radio-Canada, ils rapportaient davantage d'autocensure et d'obligation de faire la promotion des intérêts de leur entreprise, ils considéraient que les intérêts des propriétaires et actionnaires passaient avant l'intérêt public et ils étaient moins libres dans leur travail.

Du reste, le récent Baromètre des médias 2010 de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa (www.CREJ.ca) rapporte que 50 % des Québécois sont d'avis que Quebecor Média est l'entreprise médiatique qui utilise le plus ses journalistes pour servir les intérêts économiques et politiques de ses dirigeants.

Une autre recherche que nous avons menée l'année dernière révèle que si les journalistes du Québec rejettent massivement la convergence des médias, c'est qu'ils craignent la perte de la diversité de l'information, des pertes d'emploi, l'alourdissement de leurs tâches et l'effritement de leur liberté.

À ce bilan déjà lourd, on doit ajouter la décision de Quebecor de se retirer du Conseil de presse du Québec pour se joindre au Conseil canadien des normes de la radiotélévision (CCNR). Le CCNR est financé entièrement par les radiodiffuseurs privés, ce qui ne veut pas dire qu'il soit inutile. Mais son mandat est plus limité. Il n'étudiera pas les plaintes concernant les journaux et les sites Internet de Quebecor Média. Rappelons que devant les parlementaires, Quebecor Média s'était aussi engagée à devenir plus active au sein du CPQ et à ne pas quitter la Presse canadienne, chose qui a pourtant été faite.

Au Québec, la convergence semble s'accroître dans tous les conglomérats médiatiques. Mais les enquêtes et témoignages démontrent à répétition que Quebecor est le lieu où on malmène le plus la liberté et l'intégrité journalistique. Cela n'empêche pas que soient diffusés des articles et des reportages de qualité. Il serait absurde de soutenir le contraire. Mais ce travail normal ne saurait excuser les comportements dénoncés par les journalistes depuis plusieurs années.

Les dénégations d'une responsable du Journal de Montréal, sur les ondes du FM 98,5, mardi, ne suffisent pas à réfuter les témoignages individuels et collectifs qui se dégagent de nos enquêtes et des sorties publiques de certains journalistes.

Certes, Quebecor est un acteur essentiel dans la promotion et la production de la culture et de la créativité artistique au Québec, mais il faut reconnaître que son bilan éthique et démocratique est gravement entaché.

Convergence tapageuse

Outre les recours devant les tribunaux, qui ne sont pas toujours appropriés et coûtent plus cher qu'ils ne rapportent, il n'existe pas de dispositifs sérieux et efficaces pour sanctionner de telles manipulations de l'information et de tels détournements de la mission journalistique. Le Conseil de presse du Québec est impuissant et fragile, les élus semblent effrayés par ce pouvoir médiatique, les journalistes ne sont pas écoutés par les législateurs, les chercheurs manquent de moyens, etc.

Personne n'est obligé de s'informer aux médias de Quebecor, mais ces derniers sont tellement puissants et omniprésents, sa convergence est tellement tapageuse que l'empire parvient de plus en plus à imposer ses choix et ses intérêts dans les débats politiques qui nous concernent tous. On sait maintenant que pour y parvenir, il lui faut parfois bafouer l'éthique, la déontologie, l'intégrité et la liberté de ses journalistes au nom de la liberté et de la prospérité de l'entreprise.

http://www.ledevoir.com/societe/medias/312156/quebecor-un-bilan-ethique-et-democratique-entache

Outil de soulignement de texte