Notes pour une allocution d’Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, à la conférence de l’IIC

28 novembre 2011

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Introduction

Merci. C’est un plaisir pour moi d’être ici.

La radiodiffusion publique traverse une période importante.

CBC/Radio-Canada et les radiodiffuseurs publics du monde entier s’ouvrent aux immenses possibilités que le progrès technologique met à notre portée. Nous pouvons maintenant établir des liens plus étroits avec nos auditoires et communiquer de façon plus interactive. Ces conversations peuvent se faire de personne à personne (une réponse ou un commentaire publié sur notre site Web qui entraîne une réaction de notre part), d’une personne à plusieurs (une discussion en temps réel que nous suivons ou que nous animons sur un réseau social au sujet d’un enjeu ou d’une émission) ou d’une personne avec le monde entier au moyen de nos multiples plateformes (où nous multiplions les contacts en permettant à nos auditoires de visionner, d’écouter ou de se connecter avec l’appareil de leur choix et au moment de leur choix).

Mark Scott, directeur général de l’Australian Broadcasting Corporation, appelle ces environnements « la grand-place», Mark Thompson, directeur général de la BBC, l’appelle « l’espace public », et moi je l’appelle « la place publique nationale ». Nous faisons tous référence à ces lieux sûrs où les citoyens peuvent partager leur expérience, communiquer ensemble et se comprendre, en toute confiance.

Les radiodiffuseurs publics ont également de nombreux défis en commun : le financement, la concentration de la propriété médiatique, et la fragmentation des auditoires.

Aujourd’hui, je voudrais présenter certains faits qui faciliteront une discussion éclairée sur la radiodiffusion publique et son rôle dans l’écosystème médiatique. Il y a de nombreux débats sur la radiodiffusion publique – et on y entend des idées de toute sorte : certains réclament l’interdiction de la publicité, et d’autres la privatisation des radiodiffuseurs publics, ce qui, dans les faits, les éliminerait.

Cependant, je crois que tout débat doit reposer sur des faits, et non sur des anecdotes et des impressions.

Comme vous le savez peut-être, CBC/Radio-Canada célèbre son 75e anniversaire – c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de faire équipe avec l’IIC pour présenter cette conférence. En fait, c’est Lise Lareau qui a eu cette idée au départ, il y a plusieurs mois, alors qu’elle était présidente de la Guilde canadienne des médias. Nous étions en train de penser à des événements que nous pourrions organiser pour célébrer notre 75e anniversaire. C’est Lise qui a suggéré que nous amenions la discussion sur la radiodiffusion publique à un autre niveau, afin d’engager un plus grand nombre de Canadiens et pour lancer et déclencher un débat public. J’ai pensé que c’était une excellente idée et, plusieurs mois plus tard, nous y voici.

CBC/Radio-Canada dans l’écosystème médiatique

Le mandat de CBC/Radio-Canada est défini dans la Loi sur la radiodiffusion. Cette loi indique clairement que tant les radiodiffuseurs publics que privés ont un rôle à jouer au Canada.

Dans certains milieux, les conversations à notre sujet commencent par l’affirmation suivante : CBC/Radio-Canada – qui reçoit 1,1 milliard de dollars du gouvernement – fait concurrence aux entreprises de radiodiffusion du secteur privé (CTV, Global et Quebecor) qui semble-t-il sont injustement désavantagées au plan économique, du fait, allèguent-elles, qu’elles ne reçoivent aucun soutien public.

Désolé, mais cette prémisse est fausse.

Toutes les entreprises médiatiques faisant partie de l’écosystème de la radiodiffusion – CBC/Radio-Canada, CTV, Global et oui, même Quebecor – reçoivent un appui considérable de sources comme le Fonds des médias du Canada et le Fonds pour l’amélioration de la programmation locale, et reçoivent, directement ou indirectement, des avantages fiscaux ou réglementaires qui sont tous spécialement conçus et réglementés pour appuyer la réalisation d’objectifs législatifs précis.

J’aimerais attirer votre attention sur un fait dont on ne parle pas souvent – qu’on pourrait même qualifier de « vérité incommodante » : les subventions et autres avantages publics – directs ou indirects – que les radiodiffuseurs privés reçoivent s’élèvent à environ 900 millions de dollars par année.

Avant de s’indigner et de réclamer que tout cet argent soit dirigé vers le Plan d’action pour la réduction du déficit du gouvernement fédéral, il faut également accepter un autre fait dont on ne parle pas souvent : il n’existe aucun modèle de libre marché viable qui soit capable de soutenir une solide industrie intrinsèquement canadienne de radiodiffusion. C’est tout simplement trop facile d’acheter des émissions américaines et de toucher les profits considérables que leur diffusion génère.

Si nous voulons avoir non seulement des émissions populaires produites au Canada comme Corner Gas et Michael: Tuesdays and Thursdays, mais aussi les matchs de la Ligue canadienne de football etHockey Night in Canada, des stations locales qui offrent des émissions de nouvelles locales, la couverture des élections à la télévision, en fait, si nous voulons avoir une télévision solide pour faire entendre les voix d’ici, nous devons subventionner le secteur de la radiodiffusion au Canada. Certains diront qu’il s’agit d’une seconde « vérité incommodante ».

Le gouvernement canadien procure, directement ou indirectement, d’importants avantages publics à l’ensemble des radiodiffuseurs canadiens, qu’ils soient privés ou publics. Toutefois, en contrepartie de ces avantages de source publique, tous les radiodiffuseurs doivent prendre, dans l’intérêt des Canadiens, certains engagements en matière de service et de rendement. Nous croyons que c’est une bonne chose. Et nous, à CBC/Radio-Canada, sommes fiers de ce que nous faisons pour mettre en valeur les voix canadiennes.

C’est le genre de débat auquel nous aimerions participer – au lieu d’une grande partie du débat actuel qui sous-entend que le « radiodiffuseur d’État » financé par les fonds publics est dans un coin tandis que les « radiodiffuseurs privés » qui n’ont pas accès à ces fonds publics sont dans l’autre coin. C’est tout simplement une fausse dichotomie.

Le débat actuel au sujet de CBC/Radio-Canada serait beaucoup plus riche si l’on reconnaissait que l’ensemble de l’écosystème de radiodiffusion bénéficie d’un appui public, et si l’on discutait de la volonté des Canadiens d’investir dans cet écosystème afin de promouvoir leur culture et d’enrichir la démocratie.

Le débat au sujet de la publicité

On entend souvent des gens dire que, en tant que radiodiffuseur public, nous ne devrions pas présenter de publicité durant nos émissions. Honnêtement, à l’époque où j’ai été embauché pour ce poste, je pensais que l’absence de publicité sur nos ondes pouvait être une bonne idée. Cependant, j’avais besoin de recueillir certains faits pour pouvoir comprendre les conséquences d’un tel changement et la façon dont les sommes perdues pouvaient être remplacées.

Nous avons donc commandé une étude à la firme Nordicité afin d’évaluer ce que pourrait représenter l’élimination ou la réduction de la publicité dans nos services télévisuels et numériques.

Nordicité a conclu que l’élimination des revenus publicitaires (en supposant que le gouvernement fédéral ne comblerait pas la différence d’une manière ou d’une autre) aurait des conséquences dévastatrices sur le mandat de notre radiodiffuseur public. De plus, cela aurait un impact néfaste sur la programmation canadienne, les producteurs indépendants et l’économie canadienne dans son ensemble.

À elle seule, CBC/Radio-Canada investit dans la programmation canadienne un montant aussi élevé que tous les radiodiffuseurs généralistes privés réunis (696 millions de dollars pour l’année de diffusion 2010).

Si l’on éliminait les revenus publicitaires du budget de CBC/Radio‑Canada, nous aurions un manque à gagner d’un demi-milliard de dollars dans notre budget annuel. Cela représenterait une réduction de 30 % de notre budget. Sans la publicité, nous serions obligés de réduire considérablement notre investissement dans la programmation canadienne – environ de 160 millions de dollars par année –, et cela nuirait à notre capacité de fournir des services aux Canadiens sur toutes les plateformes.

Il serait donc extrêmement difficile pour CBC/Radio-Canada de remplir son mandat. Mais ça ne s’arrête pas là – l’ensemble de l’écosystème de radiodiffusion ne serait pas capable d’atteindre les objectifs établis pour celui-ci dans la Loi sur la radiodiffusion.

Je m’explique.

Si nous éliminions la publicité, les radiodiffuseurs privés gagneraient des revenus publicitaires, mais pas la totalité de ceux-ci. En supposant que les radiodiffuseurs privés dépenseraient leurs nouveaux revenus publicitaires à peu près de la même manière qu’ils dépensent leurs revenus actuellement (une hypothèse plausible), il en résulterait, pour l’ensemble du secteur de la radiodiffusion canadien, une réduction du contenu canadien et des avantages publics.

L’option d’éliminer la publicité à CBC/Radio-Canada se révèle donc une mauvaise idée à tous les points de vue. L’étude, que nous publions aujourd’hui, est disponible sur notre site web institutionnel.

Le débat au sujet de la privatisation

On entend beaucoup d’allusions à la privatisation par les temps qui courent.

Mais de quoi s’agirait-il exactement? Mettons de côté la théorie et le côté idéologique et examinons les choses de façon plus rigoureuse.

Une analyse de la valeur économique directe et indirecte générée par CBC/Radio-Canada a justement été publiée à ce sujet par Deloitte plus tôt cette année. L’étude apporte certains éclaircissements sur cette question. L’étude a été effectuée en suivant la même méthodologie que Deloitte avait utilisée pour la BBC. Caroline Thomson, chef de l’exploitation à la BBC, pourra certainement, pour ceux que cela intéresse, partager son point de vue à ce sujet au cours de la première séance de ce matin.

CBC/Radio-Canada privatisée livrerait une plus forte concurrence aux autres radiodiffuseurs afin d’obtenir des recettes publicitaires, commanderait moins de contenu canadien et dépenserait plus d’argent pour des émissions en provenance de l’étranger. Actuellement, aux heures de grande écoute, la part de contenu canadien est de 82 % à CBC Television et de 88 % à la Télévision de Radio-Canada. C’est nettement supérieur à nos concurrents du secteur privé. À la radio, notre part de contenu canadien se situe entre 99 % et 100 %, tant aux réseaux français qu’anglais.

Par ailleurs, les retombées économiques d’un réinvestissement de la subvention de CBC/Radio-Canada en vue de générer d’autres types de revenus sont beaucoup moins élevées que ce qu’on pourrait penser. Cela est en partie attribuable au fait que les autres radiodiffuseurs et médias privés devraient faire face à un manque à gagner de 500 millions de dollars, puisqu’ils devraient affronter un nouveau concurrent, plus commercial. Deloitte conclut que, si CBC/Radio-Canada était privatisée, sa contribution à l’économie serait de 1,3 milliard de dollars moins élevée qu’elle ne l’est présentement.

Conclusions

Je vous propose trois constats qui découlent de ce que j’ai tenté de vous démontrer ce matin.

  1. Les propositions les plus radicales sur ce que l’on devrait faire de CBC/Radio-Canada ne reposent pas sur des faits ou des chiffres et se traduiraient par une réduction considérable du contenu canadien.

  2. La recherche d’une solution idéologique basée purement sur un marché libre pour le secteur de la radiodiffusion aurait pour effet de réduire l’espace médiatique consacré aux idées, histoires et façons de faire canadiennes.

  3. Le système de radiodiffusion est à son meilleur lorsque l’on reconnaît que tous les acteurs doivent contribuer à l’atteinte des objectifs du système en proportion des avantages qu’ils en retirent. Cela vaut pour les acteurs du secteur public et pour ceux du secteur privé.

Présentation des séances et de Caroline Thomson

Les deux études que j’ai citées précédemment sont disponibles sur notre site web institutionnel. J’espère qu’elles permettront d’ancrer le débat public sur la radiodiffusion publique dans des faits et des analyses. J’espère aussi qu’elles vous donneront une vue d’ensemble de la radiodiffusion publique au Canada et qu’elles seront en toile de fond aux deux séances de ce matin qui aborderont la question de la radiodiffusion publique.

La première séance, La radiodiffusion publique dans le monde : une perspective internationale réunit des experts de la France, de l'Afrique du Sud, de la Grande-Bretagne, de Taïwan et du Canada, qui parleront de la radiodiffusion publique dans leur pays et de son évolution au cours de la dernière décennie. Ils parleront également des valeurs que ces radiodiffuseurs publics partagent, de leur relation avec le gouvernement et de la façon dont ils contribuent aux institutions démocratiques de leur pays.

Au cours de la deuxième séance, nous aborderons la question suivante : Avons-nous encore besoin des radiodiffuseurs publics? Qu'est-ce que la radiodiffusion publique apporte dans l'environnement actuel des médias, où coexistent l'interactivité, les médias sociaux, les appareils mobiles et le journalisme citoyen?

Je désire remercier notre partenaire, l’Institut international des communications, ainsi que notre équipe de CBC/Radio-Canada, d’avoir réuni des experts en provenance du monde entier pour débattre de la question de la radiodiffusion publique. C’est le moment opportun.

J’aimerais maintenant vous présenter notre prochaine conférencière, Caroline Thomson. En tant que chef de l’exploitation de la BBC, Mme Thomson est responsable des activités institutionnelles et opérationnelles de la BBC, y compris des politiques, de la stratégie, des communications et de la distribution. Elle est également directrice générale chargée des grands projets d’infrastructure de la BBC, et notamment du passage au numérique de la BBC. Elle a également dirigé la soumission de la BBC dans le cadre de l’examen de sa charte et la négociation des ententes sur les droits de diffusion en 2007 et 2010.

Bienvenue Mme Thomson.

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