(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)
Combien d'entre vous se souviennent d'avoir vu le film Groundhog Day – Un jour sans fin, avec Bill Murray et Andie MacDowell?
J'y fais référence parce que ce matin, j'ai l'impression d'être Bill Murray, le personnage principal qui revit la même journée à répétition.
En mars 2009, j'étais devant vous et, par coïncidence, nous venions tout juste d'annoncer notre plan de réorganisation pour traverser la crise financière d'alors. J'avais parlé d'un déficit structurel de 171 millions de dollars accéléré par l'effondrement des marchés financiers et la fonte presque instantanée d'une partie importante de nos revenus publicitaires qui en avait résulté. J'avais aussi parlé de la suppression de certains services, de l'élimination de 800 postes permanents, et de la reconfiguration de nos grilles de programmation tant à la radio qu'à notre télévision, tant chez CBC qu'à Radio-Canada, pour nous ramener à un équilibre budgétaire.
Eh bien, accélérez la vidéo et, trois ans plus tard, devinez quoi? Je me représente devant la Chambre de commerce alors que nous sommes sur le point d'annoncer comment nous ferons face à d'autres pressions budgétaires importantes, celles-ci imposées par le gouvernement fédéral dans son plan pour la réduction du déficit.
Ceci étant dit, il est difficile d'être contre la vertu ou l'objectif déclaré par le fédéral d'assainir nos finances publiques. CBC/Radio-Canada a donc participé avec diligence et sérieux au plan d'action pour la réduction du déficit, et ce, depuis les premières demandes qui nous ont été faites en mai dernier.
Les questions qui me préoccupent maintenant, à quelques semaines du budget, sont très simples : combien de dollars nous seront retirés et à quelle vitesse? Serons-nous en mesure de respecter les engagements détaillés dans notre plan stratégique? Combien d'emplois seront touchés par ces compressions?
Comme vous tous, nous suivons avec intérêt les déclarations de nos ministres fédéraux, lisons les fameuses « feuilles de thé », et comprenons que l'exercice ressemblera plutôt à une réduction de 10 pour cent que de 5 pour cent. Le gouvernement semble aussi tenté de raccourcir la période de trois ans initialement envisagée pour encaisser les compressions, du moins c'est ce que rapportent les médias.
Pour nous, 10 pour cent de nos crédits parlementaires représentent un peu plus de 100 millions de dollars; cependant, à ce chiffre, il faut ajouter les indemnités de départ et les coûts engendrés par la mise en œuvre de compressions de cette envergure. Ce coût additionnel sera important et fera donc augmenter la coupure que nous aurons à absorber.
Tout cela commence à ressembler étrangement aux chiffres de 2009-2010… d'où ma référence au film de Bill Murray.
Je n'ai pas l'intention aujourd'hui de passer plus de temps sur nos finances et certainement pas de m'apitoyer sur notre sort.
Je tiens pour acquis que le gouvernement fédéral nous traitera de façon équitable et que notre contribution sera du même ordre que celle des autres institutions qui participent à cet exercice. Alors, quand nous connaîtrons notre budget, nous allons nous ajuster et aller de l’avant.
Et c'est sur ce point que je veux m’attarder ce matin : aller de l’avant.
Toutes les décisions que nous allons prendre dans les prochaines semaines pour faire face aux réductions qui s’en viennent découleront de notre plan stratégique. Ce plan que nous avons lancé en février 2011, nous l’avons appelé Partout, Pour tous. C’est le fruit d’une année complète de travail et il s’articule sur trois axes (i) devenir plus canadien et distinctif dans notre programmation aux heures de grande écoute, (ii) être plus régional que jamais en cherchant à offrir des services à six des sept millions de Canadiens qui ne sont pas desservis ou qui sont mal desservis par nos services locaux, (iii) être de plus en plus numérique dans la prestation de nos services, tout cela en étant efficiente et responsable.
Nous savons exactement où nous nous en allons. Ça n’a jamais été aussi clair. Nous avons un seul but : y parvenir à la vitesse grand V!
Et, ce plan stratégique, nous nous sommes engagés à vous le livrer à l'intérieur de nos budgets actuels, sans demander de crédits additionnels au gouvernement. Nous y arriverons en déplaçant environ 500 emplois de nos services traditionnels vers le numérique, en transformant nos méthodes de production, en rapprochant encore plus Radio-Canada et CBC pour les rendre encore plus efficaces, et en multipliant les partenariats et les sources de revenus.
Dans les derniers mois, j'ai souvent eu l'occasion de parler des valeurs de la radiodiffusion publique, de ce nouveau plan stratégique, de notre rôle de leadership dans l'expression de la culture au Canada, de notre objectif quotidien d'enrichir la démocratie, et de notre présence active dans ce que j'ai appelé « l'écosystème médiatique ».
Parce que, dans certains milieux, les conversations à notre sujet commencent souvent par l'affirmation suivante : CBC/Radio-Canada – qui reçoit 1,1 milliard de dollars du gouvernement – fait concurrence à toutes les autres organisations du secteur privé (CTV, Global et Quebecor) qui, semble-t-il, sont injustement désavantagées au plan économique, du fait, soutiennent-elles, qu'elles ne reçoivent aucun fonds publics.
Désolé, mais cette prémisse est fausse.
Toutes les entreprises médiatiques faisant partie de l'écosystème de radiodiffusion au Canada reçoivent (i) un appui considérable de sources comme le Fonds des médias du Canada et le Fonds pour l'amélioration de la programmation locale, et (ii) directement ou indirectement, des avantages fiscaux ou réglementaires, qui sont spécialement conçus et mis en place pour appuyer la réalisation d'objectifs législatifs précis.
En fait, ces subventions et autres avantages publics – directs ou indirects – que les radiodiffuseursprivés reçoivent tournent autour de 900 millions de dollars par année.
Quebecor, elle-même, lorsqu'on inclut ses activités de télécommunications, a reçu des avantages au cours des trois dernières années qui se chiffrent à près de 500 millions de dollars.
Voilà pourquoi, ça fait des mois que je dis : « au Canada, les radiodiffuseurs privés, ça n’existe pas. » Je ne dis pas que c’est mauvais. Je ne suis pas contre le fait que Quebecor ait accès à cet argent. J’énonce simplement un fait.
Il faut aussi reconnaître un autre fait dont on ne parle pas souvent : si nous voulons protéger notre culture et notre identité, il n'existe aucun modèle économique viable capable de soutenir une solide industrie intrinsèquement canadienne de la radiodiffusion.
C'est beaucoup trop facile et beaucoup trop rentable d'acheter et de présenter des émissions étrangères à l'écran plutôt que d'investir dans le développement d'émissions canadiennes.
Cet enjeu de protection de culture va d'ailleurs bien au-delà d'émissions de télévision ou de radio. Il faut soutenir aussi activement, par exemple, la production musicale au pays ou encore l'industrie cinématographique. Des films comme Monsieur Lazhar, qui représentera le Canada au prochain gala des Oscars, tout comme Incendies et Les invasions barbares – qui lui a remporté l'Oscar du meilleur film étranger en 2004, ont tous été produits avec, entre autres sources de financement, l'appui de Radio-Canada.
Je vous suggère plutôt de déplacer la conversation et de vous poser les questions suivantes : qu'est-ce que ces centaines de millions de dollars investis dans l'industrie canadienne des médias vous rapportent? Les entreprises prennent et reçoivent, c'est un fait; mais qu'est-ce qu'elles remettent dans le système?
Et, quant à nous, la question devrait être : qu'est-ce que ces 34 dollars que chacun d'entre vous nous remet, par année, vous rapportent?
Commençons par notre télévision.
Chez CBC, notre objectif est de nous démarquer par un contenu Canadien de qualité aux heures de grande écoute. Regardez maintenant cette diapo : nous présentons du contenu Canadien à la hauteur de 82 pour cent entre 19 h et 22 h. C'est nettement supérieur à nos concurrents du secteur privé. Le rouge représente la programmation canadienne et le bleu, la programmation étrangère de CTV et de Global.
Allons maintenant à Radio-Canada.
Vous voyez sur cette diapo que TVA et V investissent une grande partie de leurs ressources dans des comédies de situation, des émissions de téléréalité, des jeux-questionnaires et des émissions étrangères aux heures de grande écoute. Notre objectif est de nous démarquer par la diversité de notre grille, d'où la diffusion (i) de plus d'émissions d'affaires publiques, notamment aux heures de grande écoute, comme Enquête, Découverte, La facture, La semaine verte et L'épicerie, (ii) de séries dramatiques originales comme Apparences, Trauma ou Les rescapés présentement à notre grille d'hiver, et (iii) la présence d'une quotidienne, 30 vies, un format absolument inédit aux heures de grande écoute.
Vos 34 dollars vous procurent aussi des services locaux. Notre plan stratégique nous engage d'ailleurs à les améliorer à travers le pays. Nous voulons nous rapprocher de vous.
Nous avons donc annoncé chez CBC (i) de nouveaux services radio et internet à Kamloops (pour le printemps 2012), et à Kitchener-Waterloo et London (automne 2012) et de nouveaux services Internet à Hamilton (printemps 2012); (ii) des services améliorés avec des nouvelles émissions soit l'après-midi ou le week-end, soit sur l'une ou plusieurs de nos plateformes, à Victoria, Edmonton, Calgary, Saskatoon, Ottawa, dans les Maritimes, et à Terre-Neuve-et-Labrador.
Cette semaine, nous avons aussi annoncé que, pour la première fois depuis les années 90, CBC Montreal présentera des nouvelles locales à la télévision le week-end (30 minutes le samedi et 10 minutes le dimanche) à compter du mois de mai. Ce qui amènera notre programmation locale à Montréal à neuf heures par semaine. Nous allons aussi ajouter des bulletins d’information locaux à la radio en après-midi le week-end.
C'est une excellente nouvelle pour Montréal. Je suis convaincu que cette initiative aura autant de succès ici que dans plusieurs de nos stations francophones comme celles de Sherbrooke, Trois-Rivières ou Saguenay, où nous avons ajouté des bulletins de nouvelles le week-end au même moment où nous avons inauguré, dans les deux dernières années, des centres de productions multimédias à la fine pointe de la technologie.
D'ailleurs, nous nous apprêtons à inaugurer en septembre prochain un tout nouveau centre multimédia à Rimouski qui desservira tout l'est du Québec, qui nous permettra entre autres de ramener sur le terrain la production d'une édition régionale du Téléjournal, qui était produite jusque là à partir de Québec.
Sur le plan numérique, vous connaissez sans doute Espace.mu, lancé par Radio-Canada en juin dernier qui vient enrichir considérablement l'offre musicale sur le web, notamment la musique francophone. Lundi prochain, CBC lancera elle aussi sa stratégie musicale. Derrière celle-ci se cache une collaboration accrue entre CBC et Radio-Canada en matière de musique, de façon à augmenter notre impact dans l'industrie et auprès des amateurs de musique au pays.
Sur le web, il faut souligner l'arrivée de « Rive-Nord, Rive-Sud », deux sites hyperlocaux pour répondre aux besoins des deux millions de citoyens qui vivent en périphérie de l'Île de Montréal. Et si on se fie aux données du recensement divulguées mercredi, je pense que ce sont deux régions qui n'ont pas fini de prendre de l'importance!
Si vous ne connaissez pas ces deux sites, je vous invite fortement à les visiter. Vous verrez que c'est vraiment une autre façon de faire de l'information à Radio-Canada. C'est très interactif – ils sont d'ailleurs très présents sur Facebook et sur Twitter – et surtout très branché sur les besoins et les attentes des citoyens. Plus souvent qu'autrement, d'ailleurs, ce sont les citoyens qui nous proposent les sujets qui les intéressent.
Et la beauté de la chose, c'est que nous avons poussé encore plus loin l'utilisation des technologies, ce qui nous permet de couvrir ces deux grands territoires à faible coût. Un bel exemple d'innovation dont je suis très fier!
Voilà donc une partie des services que vous recevez pour vos 34 dollars.
L'impact social et économique positif du radiodiffuseur public
Une autre conversation que j'entends souvent est celle qui réclame la privatisation du radiodiffuseur public. C'est une mauvaise idée. Voici pourquoi.
Une étude effectuée par Deloitte (et que nous avons publiée en juin 2011) montre que pour chaque dollar que nous recevons des Canadiens, nous générons l'équivalent de 3,7 dollars pour l'économie canadienne. Cette étude conclut aussi que la contribution à l'économie d'une CBC/Radio-Canada privatisée serait inférieure de 1,3 milliard de dollars à ce qu'elle est actuellement. Pourquoi? Parce que, selon l'étude, CBC/Radio-Canada livrerait une lutte plus farouche aux autres radiodiffuseurs pour les revenus publicitaires, elle commanderait moins d'émissions canadiennes et dépenserait plus d'argent pour la programmation étrangère.
En plus de l'impact financier, l'industrie perdrait le caractère stable et prévisible des investissements que nous faisons dans la programmation canadienne. Pour l'année de radiodiffusion 2010, nous avons investi 695 millions de dollars en programmation canadienne, soit un montant aussi élevé que tous les radiodiffuseurs privés ensemble.
Et qu'en est-il de Montréal? Même si nous savons que les activités locales et régionales de CBC/Radio-Canada ont un impact sur les économies locales et sur le secteur de la production indépendante partout au Canada, l'étude de Deloitte en conclut que c'est particulièrement vrai pour Montréal. Deloitte estime que la contribution de CBC/Radio-Canada au secteur de la production indépendante à Montréal est de 52,4 millions de dollars par année, surtout grâce à la création et au maintien de plus de 1 500 emplois à temps plein.
Pour une métropole qui mise de plus en plus sur la culture et la créativité pour son développement économique, vous avouerez que notre présence est un sérieux atout.
Transparence et responsabilisation
Depuis notre dernière rencontre, quelque chose a cependant changé. Quebecor a intensifié sa couverture du radiodiffuseur public.
Dans son éditorial de mardi dernier, André Pratte de La Presse écrivait que les médias de Quebecor étaient en guerre et qu'ils s'acharnaient contre deux cibles : nous sommes évidemment l'une de ces cibles. M. Pratte a fait référence aux attaques contre nous et au fait que Quebecor a transformé en combats extrêmes ce qui n'était autrefois que loyales concurrences. « Pour Quebecor, tous les coups sont permis, peu importe les conséquences sur la vérité et sur la réputation des personnes visées », a-t-il écrit.
Le prix pour « l'attaque de la semaine » revient sûrement à cette histoire entourant Hard, une série web qui vient de France, une comédie dramatique qui tire sur la caricature. Elle a été diffusée sur Canal + et a remporté un succès certain en Europe. Cette série se retrouve sur TOU.TV.
Sun Media et certains de leurs animateurs se sont intéressés à notre culture francophone et ont mené une charge, aussitôt reprise par Le Journal de Montréal, à l'effet que nous diffusions là de la pornographie. Évidemment, ce n'est pas le cas!
Depuis, les articles dans leurs journaux et émissions respectives relancent sans cesse cette « controverse ».
Mercredi, même Luc Lavoie, responsable du développement de Sun News, écrivait dans Le Journal de Montréal : « Est-ce bien le mandat d'une société comme Radio-Canada d'enrichir des producteurs et distributeurs étrangers en utilisant des deniers publics pour acheter une telle série…? » Eh oui, nous avons enrichi des producteurs et distributeurs étrangers en leur payant une somme de moins de 15 000 dollars pour la totalité des trois saisons de Hard. N'importe quelle personne qui connaît l'industrie aurait été capable d'évaluer notre investissement dans cette série et le mettre en perspective.
Je pourrais passer beaucoup de temps à vous citer des exemples du même genre, mais ça vous donne une idée du ton et du niveau d'intérêt entourant nos activités.
Vous pouvez toujours exprimer des opinions contraires à notre stratégie, notre programmation ou notre mandat, ou des points de vue négatifs sur notre existence ou les services que l'on rend, ou le coût de ces services. Là n'est pas mon point. Nous respectons la diversité des voix. En fait, nous l'encourageons.
Personnellement, je n'ai jamais peur de m'engager dans un débat intelligent sur les enjeux de la radiodiffusion publique ou sur notre mandat. Mais ce débat doit reposer sur des faits et ainsi, à chaque fois que Quebecor s'attaquera à notre marque ou à nos personnes sans le faire en se référant à des faits ou que leurs attaques s'avèreront inappropriées, je me lèverai, le dirai tout fort, défendrai les intérêts du radiodiffuseur public et nous rétablirons les faits.
Et, quand Luc Lavoie écrit que Radio-Canada est le pendant télévisuel de La Presse, quand les animateurs de Sun Media s'amusent à nous insulter pendant leurs émissions, quand les chroniqueurs du Journal de Montréal utilisent leurs espaces pour nous donner des conseils sur la gestion de notre entreprise ou déclencher des rumeurs, je souris et comprends qu'ils commencent à manquer de contenu.
Et, en toile de fond, ces lettres de Pierre Karl qui m'accusent de ne pas annoncer dans Le Journal de Montréal ou dans les journaux de Sun Media.
Je ferme la parenthèse sur Quebecor, parenthèse déjà beaucoup trop longue, en utilisant les mots de M. Pratte : « Jusqu'où ira cette entreprise pour parvenir à ses fins? »
Quant à nous, nous savons, par plusieurs études et sondages, que les Canadiens apprécient CBC/Radio-Canada. L'exemple le plus récent : le sondage iPsos Reid dévoilé la semaine dernière sur les marques les plus influentes au pays, qui nous a placé au sixième rang; nous sommes d'ailleurs la seule marque média qui se classe dans le top 10. Ce qui m'a surtout fait plaisir sont les critères que les Canadiens ont utilisé pour faire leur choix pour le classement des marques : (i) leadership; (ii) fiabilité; (iii) pertinente; (iv) présence; (v) responsabilité d'entreprise et (vi) engagement avec les Canadiens. Voilà une belle marque de confiance des Canadiens envers leur radiodiffuseur public.
Je veux donc aujourd'hui vous laisser avec quelques éléments de réflexion :
Notre engagement dans tout cela : vous créer des espaces publics où vous pouvez mieux comprendre le monde, votre pays, votre province, votre ville, votre communauté, votre voisin, et y échanger vos opinions ou partager vos expériences sans crainte, en toute confiance.
C'est d'après moi la meilleure façon, chez CBC/Radio-Canada, de continuer à prouver notre valeur à vos yeux.
Merci de m'avoir écouté.