Notes pour une allocution d’Hubert T. Lacroix, PDG de CBC/Radio-Canada, à la 27e conférence annuelle de l’Association de radiodiffusion du Commonwealth (ARC)

24 avril 2012, Brisbane en Australie

Est-ce qu’une crise et une catastrophe modifient la promesse d’un radiodiffuseur public?

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Introduction

D’abord et avant tout, ce que les radiodiffuseurs publics promettent à leurs concitoyens, c’est d’être présents pour eux – de leur offrir ce que d’autres ne peuvent pas ou ne veulent pas leur offrir.

Pour nous au Canada, cela veut dire offrir un espace pour les histoires canadiennes, les idées canadiennes et une perspective canadienne. Nous sommes envahis par les émissions en provenance des États-Unis, et il n’y a pratiquement pas de barrière – géographique, économique ou linguistique – à la domination américaine.

Être présents, cela veut dire offrir des expériences communes à l’une des populations les plus dispersées sur le plan géographique et les plus diversifiées sur le plan culturel dans le monde. L’Australie est confrontée à des défis semblables.

Cela veut aussi dire être présents dans les communautés nordiques et offrir une programmation en huit langues autochtones. Cela veut dire diffuser dans les deux langues officielles, le français et l’anglais, et dans les communautés linguistiques en situation minoritaire – par exemple, diffuser en français dans des communautés à majorité anglophone et en anglais dans des villes comme Québec. Cela veut dire faire des reportages à partir de Washington, de Jérusalem, de Pékin, en offrant une perspective typiquement canadienne.

Et tout cela dans un contexte qui s’apparente à un état de crise perpétuelle. Comme bon nombre d’entre vous, nous traversons une crise financière – la deuxième en l’espace de quelques années. Mais nous avons aussi d’autres défis. Il y a les catastrophes qui se produisent chez nous qui compliquent notre capacité à nous retrouver au cœur de l’action. Il y a les menaces à l’étranger, comme les prises d’otages et les attaques dont sont victimes nos reporters, qui mettent au défi notre capacité à être présents pour les Canadiens.

Comme dans notre vie personnelle, les crises nous forcent à nous poser des questions difficiles. Qu’est-ce qui importe le plus? Comment faire pour aller de l’avant?

Catastrophes à l’étranger, fléaux locaux, crise financière – elles soulèvent toutes des questions fondamentales pour les radiodiffuseurs publics. Aujourd’hui, je vais vous parler de trois de ces questions – celles qui sont au cœur de nos préoccupations à CBC/Radio-Canada.

  1. Premièrement, celle qui me préoccupe le plus, la crise financière à laquelle nous faisons face. Je sais que certains d’entre vous vivent une situation semblable. Voici la question difficile : devons-nous protéger notre patrimoine ou nous projeter dans le futur avec tous les risques que cela comporte?
  2. Deuxièmement, ce sont les crises qui font du journalisme citoyen une source encore plus précieuse pour recueillir de l’information. Comment maintenir l’intégrité de nos reportages lorsque nous obtenons du contenu de cette nouvelle façon?
  3. Et je vais parler du vieux dilemme des radiodiffuseurs publics : jusqu’à quel point faut-il être un moteur, un agent actif de changement dans nos sociétés, ou se contenter d’être un miroir qui reflète de façon neutre la société sans jamais prendre parti. Quand une catastrophe se produit à l’étranger, est-ce qu’on se contente de rapporter l’événement ou est-ce qu’on s’implique? Devrions-nous utiliser notre influence pour encourager l’aide humanitaire? Risque-t-on de se faire accuser de prendre parti ou de s’impliquer politiquement?

Être présents lors d’une crise financière

Première question. Face à une crise financière, comment continuer à être présents – de la façon unique dont les radiodiffuseurs publics doivent l’être pour leurs concitoyens? Que doit-on prioriser? À partir de quel moment faut-il préserver la panoplie et l’envergure actuelle de nos services? À partir de quel moment choisissons-nous de sacrifier ce qui a fait ses preuves pour se projeter de façon intentionnelle et délibérée dans le futur? Faut-il investir des ressources limitées dans des projets inédits, mettre à risque nos services existants et risquer de perdre l’appui de nos auditoires dans l’espoir d’en attirer de nouveaux?

Voici tout d’abord un cours 101 sur le financement de CBC/Radio-Canada.

Notre budget total s’élève à 1,8 milliard de dollars (le dollar canadien est actuellement presque au pair avec le dollar américain). Les deux tiers proviennent du crédit que le Parlement nous octroie chaque année et l’autre tiers, des revenus commerciaux, dont les revenus publicitaires.

En 2011, une étude effectuée par le groupe Nordicité a montré que, parmi 18 grands pays occidentaux, le Canada est le troisième plus bas pour le financement de la radiodiffusion publique. Il y consacre 34 dollars par personne par année. C’est 60 % de moins que la moyenne qui se situe à 87 dollars. Et ce financement sera réduit à 31 dollars dans trois ans. À titre de comparaison, il est de 44 dollars en Australie et de 111 dollars au Royaume-Uni.

Notre modèle de financement est précaire parce que nous n’avons pas de garantie de la part du gouvernement d’une année à l’autre. Pendant ce temps, les revenus publicitaires varient en fonction de la vigueur de l’économie. Dans ce contexte, pas étonnant que la Société soit confrontée, et ce n’est pas la première fois, à des défis financiers majeurs.

Autre chose que vous devez savoir. Au Canada, il n’y a aucun modèle de libre marché viable capable de soutenir une véritable industrie canadienne de la radiodiffusion. Parce que c’est beaucoup trop facile et beaucoup trop rentable d’acheter et de diffuser des émissions américaines plutôt que d’investir dans le développement d’émissions canadiennes.

CBC/Radio-Canada évolue au sein d’un écosystème médiatique où tous les radiodiffuseurs – privés et publics – reçoivent d’importants avantages financiers et réglementaires pour soutenir l’industrie canadienne. En fait, les subventions publiques et les avantages – directs et indirects – que les radiodiffuseurs privés reçoivent sont de l’ordre de 900 millions de dollars par année. Au Canada, les véritables radiodiffuseurs privés n’existent pas.

On entend trop souvent l’argument que CBC/Radio-Canada, qui reçoit près de 1 milliard du gouvernement, est en concurrence avec les radiodiffuseurs privés qui sont injustement désavantagés sur le plan économique. Cette prémisse, elle est fausse. Tous ces radiodiffuseurs privés reçoivent des avantages substantiels des contribuables canadiens. En échange, les radiodiffuseurs canadiens doivent respecter certains engagements en matière de service et de performance. Nous pensons que c’est une bonne chose.

À CBC/Radio-Canada, nous sommes fiers de notre contribution à la promotion des voix canadiennes. Nous sommes le seul radiodiffuseur à offrir une grille entièrement canadienne aux heures de grande écoute, contrairement aux radiodiffuseurs privés (rappelez-vous, ils sont subventionnés eux aussi) qui remplissent leurs grilles avec des émissions américaines. Nous sommes également fiers de notre contribution à l’économie. L’an dernier, nous avons investi environ 690 millions de dollars dans des émissions canadiennes. C’est plus que tous les autres radiodiffuseurs canadiens réunis. Une étude publiée récemment par Deloitte montre également que le radiodiffuseur public du Canada génère 3,7 dollars dans l’économie canadienne pour chaque dollar investi. Le résultat en grande partie de nos investissements dans la production canadienne indépendante et de la distribution géographique de nos activités.

La crise financière de 2009-2010

Avant de parler de la crise financière que nous traversons actuellement, examinons comment nous avons géré celle de 2009-2010.

À cause de la conjoncture économique mondiale et de ses répercussions sur la publicité, nous avions, à ce moment-là, un manque à gagner de presque 171 millions de dollars – soit à peu près 10 pour cent de notre budget total. Ajoutez 37 millions de dollars en indemnités de cessation d’emploi et vous arrivez à 208 millions de dollars.

La crise a éclaté si soudainement que nous avions très peu de temps, à peine deux mois, pour mettre en œuvre un plan. Et sans avoir aucun des outils dont disposent habituellement les entreprises pour calmer la tempête – pas de marge de crédit, pas de capacité d’emprunt, pas de souplesse pour gérer nos flux de trésorerie.

En utilisant un budget à base zéro et en travaillant avec nos syndicats pour minimiser l’impact des réductions, nous avons éliminé environ 800 postes. Nous voulions préserver tout ce que nous pouvions. Notre stratégie : couper un petit peu partout, mais éviter toute amputation majeure. Tout le monde a été mis à contribution. Nous avons essayé de tout conserver, en le faisant pour moins cher.

Des décisions difficiles. Malgré tout, nous avons conservé toutes nos stations aux quatre coins du pays. Quelque chose que nous n’avions pas toujours été capables ou que nous n’avions pas choisi de faire dans le passé. C’était important pour nous, afin d’être présents pour les Canadiens. Nous voulions respecter autant que possible nos trois priorités : les personnes, la programmation et la planification stratégique. L’objectif? Devenir un radiodiffuseur public plus moderne et en bonne position stratégique. Au bout du compte, nous avons réussi à équilibrer notre budget tout en maintenant notre présence en région. Sans compter que notre programmation a attiré un nombre record de Canadiens.

En 2009, nous avons protégé notre patrimoine, mais nous n’avons pas investi dans notre avenir.

La crise financière d’aujourd’hui

Nous y sommes encore une fois. Je me sens comme le personnage de Bill Murray dans Le Jour de la marmotte. Trois ans plus tard, encore des défis financiers. Mais cette fois-ci, notre approche est différente. Nous n’avons pas le choix.

Comme d’autres radiodiffuseurs publics, la BBC par exemple, CBC/Radio-Canada doit réduire son budget parce que le gouvernement essaie d’éponger son déficit.

Le 29 mars, notre gouvernement a confirmé que le financement de CBC/Radio-Canada serait réduit de 115 millions de dollars à compter du 1er avril 2014. Ajoutez à cela les augmentations de coûts inévitables et les investissements que nous devons faire pour continuer à nous transformer en un radiodiffuseur public moderne, et la facture s’élève à 200 millions de dollars. C’est le montant que nous devons retrancher de notre budget annuel au cours des trois prochaines années, tout en absorbant des coûts ponctuels de 25 millions de dollars pour les indemnités de cessation d’emploi.

Nous prévoyons être capables de compenser ces coûts en générant de nouveaux revenus de 50 millions de dollars, ce qui nous laisse un défi d’environ 150 millions de dollars. Cela aura évidemment des répercussions importantes sur nos services, notre organisation et notre personnel. Nous prévoyons que jusqu’à 650 postes seront éliminés sur trois ans, dont environ 475 cette année.

Notre plan

Cette fois-ci, ce n’était pas le cas il y a quelques années, nous avons un plan stratégique quinquennal : 2015 : Partout, Pour tous. Cette fois-ci, il ne s’agit pas de préserver le statu quo. Il s’agit de faire un bond en avant.

Cette fois-ci, notre stratégie nous servira de feuille de route. Une stratégie qui vise à positionner CBC/Radio-Canada comme un radiodiffuseur moderne. Une stratégie qui accueille les avancées technologiques pour modifier en profondeur la relation que nous pouvons avoir avec les Canadiens. Une stratégie qui promet de faire de CBC/Radio-Canada un radiodiffuseur plus canadien, plus régional et plus numérique.

Notre approche nous permet de nous concentrer sur cette stratégie quinquennale. Au cours des trois prochaines années, nous ne pourrons pas aller aussi loin et aussi vite que nous l’aurions souhaité, mais notre orientation est claire. Voici ce que nous allons faire.

  • Nous allons augmenter nos revenus de 50 millions de dollars en : doublant nos revenus provenant du numérique, augmentant les minutes de publicité à la télévision, introduisant de la publicité sur deux chaînes de radio musicale qui n’en avaient pas, examinant notre portefeuille immobilier pour générer plus de revenus en louant d’importantes superficies au Centre de radiodiffusion de Toronto.
  • Nous allons économiser 20 millions de dollars en abandonnant des services qui arrivent à la fin de leur cycle de vie : nous fermerons nos 620 émetteurs de télévision analogiques qui constituent la plus importante infrastructure de transmission au monde. Notre service de radio international cessera d’émettre sur ondes courtes pour diffuser sur le web dans les cinq langues utilisées par les plus importantes communautés de diverses origines au Canada (français, anglais, espagnol, arabe et mandarin). L’analogique et les ondes courtes : deux éléments de notre patrimoine que nous ne protégerons plus.
  • Nous allons économiser 100 millions de dollars en faisant une multitude de choses différemment, que ce soit en tirant parti des technologies numériques, en réduisant les dépenses de production ou en éliminant des processus dépassés. Nous allons également réduire la programmation dans les secteurs de la musique, des sports et même de l’information, ainsi que notre empreinte immobilière de 800 000 pieds carrés.

Même après avoir fait tout cela, nous allons tout de même devoir réduire les ambitions de notre plan stratégique de l’ordre de 30 millions de dollars. Il se peut que le public, qui ne bénéficiera pas des nouveaux services, soit plus choqué par d’autres gestes que nous poserons. Mais, pour moi, c’est ce qui fait le plus mal parce qu’il s’agit de bâtir notre avenir.

Nous n’irons pas aussi loin ni aussi vite pour offrir certains nouveaux services locaux. Nous devrons vendre une chaîne de télévision par câble et annuler le développement et l’ouverture de trois autres chaînes. Nous devrons éliminer un fonds spécial mis en place pour encourager la programmation transculturelle offerte à nos communautés francophones et anglophones. Nous devrons réduire le nombre d’événements rassembleurs que nous produisons en une année.

Des décisions difficiles, mais qu’il faut prendre pour nous permettre d’aller de l’avant et de continuer à être présents pour les Canadiens.

Être présents lorsqu’une catastrophe frappe le Canada

Être présents pour les Canadiens veut également dire être en mesure de transmettre de l’information sur les catastrophes qui se produisent au pays, même lorsque nous n’avons pas accès aux endroits les plus touchés. De plus en plus, le journalisme citoyen joue un rôle considérable pour nous transmettre l’information lorsqu’il nous est impossible de nous rendre sur place.

Voici un très bon exemple.

En septembre 2010, l’ouragan Igor frappe Terre-Neuve, une île de 500 000 habitants située sur la côte est du Canada. Le pire ouragan jamais vu par les Terre-Neuviens. Des ponts, des maisons et des tronçons de route complètement détruits. Certaines communautés évacuées par bateau. L’armée appelée en renfort.

Les endroits les plus touchés : les régions éloignées, là où CBC n’a pas de ressources. Qu’avons-nous fait?

Notre équipe à St. John’s a été surprise par Igor. Avant même qu’il se passe quelque chose à notre station principale, l’animateur de l’émission du matin a commencé à recevoir des appels de personnes vivant dans l’est et dans le sud de l’île, les régions les plus durement touchées.

Réalisant l’ampleur de la catastrophe, nous avons aussitôt décidé de rester en ondes toute la journée, de 6 h à minuit ou presque, plutôt que de diffuser les émissions régulières du réseau. Nous avons demandé aux gens de nous raconter leurs histoires, et nous avons gardé les lignes téléphoniques ouvertes pendant tout ce temps. C’était comme une tribune téléphonique qui a duré 18 heures.

Au cellulaire, les gens nous disaient qu’ils étaient coincés ou qu’un tronçon de route était détruit. Quelqu’un nous a dit que sa mère de 86 ans était isolée dans sa maison sans électricité. Puis un voisin nous a appelés pour nous dire de ne pas nous inquiéter parce qu’il venait de lui apporter de la nourriture.

Des entreprises d’électricité nous appelaient pour dire où se trouvaient les pannes. Des maires nous appelaient pour transmettre des messages à leurs concitoyens. Des services d’urgence fournissaient de l’information de survie.

CBC est devenue en quelque sorte le carrefour d’information pour cet ouragan. Dans beaucoup d’endroits, les lignes téléphoniques et les réseaux électriques ne fonctionnaient plus. Les gens dépendaient de notre radio et de Twitter pour recevoir et échanger de l’information.

Les gens ont commencé à tweeter dans nos émissions en créant des mots clics avec nous. Ils ont commencé à voir l’impact que cela avait. Des employés de la Newfoundland Power jusqu’aux militaires, en passant par les résidents locaux, tout le monde tweetait dans nos émissions.

Ce jour-là, notre site web a reçu 600 000 visites sur la page d’accueil du service de l’Information, ce que nous recevons normalement, à peu de chose près, en une semaine. Nous faisions constamment le point sur la situation. Nous avions des journalistes partout sur le terrain pour faire des reportages en direct de certains endroits les plus durement touchés. Les gens étaient rivés à leurs téléviseurs.

Un effort multiplateforme complet.

Nous sommes restés en ondes tout le week-end, des employés travaillant jour et nuit. Nous avons maintenu les lignes téléphoniques et le compte Twitter ouverts jusqu’à ce que la situation soit contrôlée.

C’était incroyable de voir à quel point les gens de cette communauté étaient sensibilisés et solidaires. Les gens se tournaient continuellement vers CBC.

Dans une telle situation où la majorité de notre contenu est fourni par notre auditoire, comment maintenir l’intégrité journalistique? Comment cela affecte-t-il nos pratiques journalistiques??

En théorie, la réponse est assez simple. Les Normes et pratiques journalistiques de CBC/Radio-Canada comportent des lignes directrices claires pour les médias sociaux et pour le contenu généré par l’utilisateur. Concrètement, nous sommes responsables des contributions du public qui sont incorporées dans les nouvelles sur n’importe quelle plateforme. Le matériel provenant d’une source autre que CBC/Radio-Canada est clairement identifié comme tel et sa provenance de même que son exactitude sont vérifiées. Lorsque nous utilisons les médias sociaux comme outil de collecte d’information, nous appliquons les mêmes normes que pour toute autre source.

Mais, comme dans le cas d’Igor, il y a souvent un côté immédiat ou urgent aux médias sociaux et au journalisme citoyen qui semble en contradiction avec le caractère rigoureux du métier de journaliste. Même si nous avons des normes, sont-elles suffisantes? Et qu’arrivera-t-il l’an prochain? Et l’année d’après? Comment allons-nous recueillir l’information? Le monde change rapidement. Pouvons-nous adapter nos outils pour nous assurer d’évoluer avec cette nouvelle façon de partager l’information avec nos auditoires?

***

Plus tard, en collaboration avec d’autres médias de la région, CBC a produit un concert-bénéfice pour les personnes touchées par l’ouragan Igor. Nous avons enregistré et diffusé l’événement en direct à la radio. Nous avons tweeté en direct dans notre blogue et remis l’argent recueilli au fonds de secours.

Être présents lors d’une catastrophe à l’étranger

Lors de l’ouragan Igor, nous étions présents comme journalistes. Mais nous étions aussi un carrefour pour la communauté et nous avons contribué à la collecte de fonds. Une décision facile à prendre.

Mais qu’en est-il lorsque des catastrophes se produisent à l’étranger? Des catastrophes potentiellement chargées sur le plan politique en raison de la cause – changements climatiques, guerre civile, déforestation, corruption – ou politiquement explosives en raison de la réponse des gouvernements locaux.

Nous couvrirons bien sûr ces événements. En tant que radiodiffuseur public du Canada, nous sommes là pour présenter les nouvelles internationales avec une perspective canadienne.

Mais à partir de quel moment allons-nous plus loin? Quel est notre rôle en tant que radiodiffuseur public? Où tirer la ligne? À partir de quel moment arrêtons-nous d’offrir un bien public, l’appui d’une bonne cause, pour mettre les pieds dans un bourbier politique?

Prenons le cas du tremblement de terre en Haïti en janvier 2010. Dès les premiers instants, nous avons présenté des reportages sur toutes nos plateformes, en français et en anglais. Le Téléjournal, notre principal bulletin d’information en soirée en français, a couvert l’événement pendant quatre jours en direct de Port-au-Prince.

L’inquiétude manifestée pour Haïti a pris une telle ampleur – il y a beaucoup d’Haïtiens au Canada et surtout au Québec – que nous avons décidé d’aller plus loin.

Nous avons ouvert un portail pour aider les Canadiens à retrouver des parents et des amis disparus. Ils pouvaient y télécharger leurs photos et l’information sur les personnes manquant à l’appel après le séisme.

Nous avons aussi collaboré avec d’autres radiodiffuseurs pour téléviser des collectes de fonds importantes pour nos communautés francophones et anglophones. Canada for Haiti, un événement mettant en vedette des musiciens et des célébrités de chez nous qui appelaient les Canadiens à faire un don, a recueilli 11,5 millions de dollars. L’émission Ensemble pour Haïti, diffusée sur nos réseaux de langue française et mettant en vedette des talents québécois ainsi que la gouverneure générale de l’époque, Michaëlle Jean, elle-même venue d’Haïti comme réfugiée lorsqu’elle était enfant, a recueilli 6,6 millions de dollars.

Nous étions présents pour les Canadiens de multiples façons. Mais lorsque survient une catastrophe à l’étranger, nous devons continuer à nous demander jusqu’où nous devons aller.

Lors de la famine dans la Corne de l’Afrique en 2011, nous n’avons pas recueilli de fonds, mais nous avons ouvert un portail en ligne pour dire aux Canadiens comment ils pouvaient aider. Lors des inondations au Pakistan, nous n’avons pas recueilli de fonds, mais l’une de nos célébrités de la télévision s’est rendue dans le pays et a produit un documentaire sur cette tragédie.

En tant que radiodiffuseur public, notre degré d’implication a des conséquences politiques. Nous devons être très prudents. Nous risquons de nous retrouver en territoire dangereux. Mais en même temps, nous voulons réagir avec pertinence et compassion.

Être présents sur la scène internationale pose un autre défi : les risques grandissants pour nos journalistes. Je sais que certains d’entre vous ont vécu cette situation – Alan Johnston de la BBC a été pris en otage en 2007, 35 journalistes étrangers ont été détenus en otages à Tripoli en août, et des journalistes ont été l’objet d’attaques meurtrières au Mexique.

J’ai vu de près comment ces situations peuvent être difficiles. En 2008, Mellissa Fung, journaliste à CBC, est kidnappée en Afghanistan et détenue en captivité. Après l’avoir enlevée, ses ravisseurs la sortent rapidement de Kaboul en motocyclette pour l’emprisonner dans un trou creusé à même le sol.

Nous avons demandé aux médias canadiens et étrangers de ne pas présenter de reportages sur cette situation tant que Mellissa ne serait pas revenue en toute sécurité. C’était crucial. Nous sommes très reconnaissants d’avoir obtenu la collaboration de tous les médias. Elle était relâchée 28 jours plus tard par ses ravisseurs. Nous avons eu de la chance. Je sais que pour bon nombre d’entre vous, cela n’a pas toujours été le cas.

Comme de nombreux journalistes, Mellissa est passionnée par son métier. À son retour, elle a insisté sur la nécessité pour les journalistes de continuer à partager ces histoires. Continuer à être présents même lorsque c’est risqué et difficile.

Où cela nous mène-t-il? Même s’il y a des risques – des risques tangibles pour nos journalistes – les radiodiffuseurs publics doivent couvrir les parties de la planète qui ne le seraient pas s’ils n’y étaient pas. Pour s’assurer que tout le monde en comprend l’importance et pour peut-être amener d’autres radiodiffuseurs à emboîter le pas.

Mellissa dit qu’elle aimerait retourner en Afghanistan un jour.

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Conclusion

Dans un pays comme le Canada, et, j’ose dire, dans d’autres pays, la diversité de la population, la profusion des technologies de communication et la gamme illimitée d’émissions étrangères disponibles grâce à la technologie ne diminuent en rien la nécessité de la radiodiffusion publique. Au contraire, pour combler le fossé qui nous sépare sur les plans culturel, ethnique et politique, pour bâtir des sociétés unies, intégrées et harmonieuses, le besoin d’avoir un espace spécial pour nous rassembler, raconter nos histoires, partager nos expériences communes et avoir des débats politiques non partisans n’a jamais été aussi grand. Il existe peu d’autres moyens pour remplir ce rôle et aucun n’est aussi bien adapté pour cela.

Au-delà des vidéos d’amateurs sur YouTube, des railleries sur Twitter et des amis sur Facebook, les sociétés saines sont tissées et enrichies par des récits d’histoires finement ciselées, un journalisme d’enquête courageux et désintéressé, un service de radiodiffusion publique orienté vers le public et propriété du public.

Pour jouer pleinement son rôle, un radiodiffuseur public ne doit pas être un communicateur sclérosé, qui entretient un monologue et qui est tourné vers le passé. Il doit être un communicateur engagé, interactif et dynamique, partie prenante de l’avenir. Pour relever ce défi, il faut évoluer et évoluer rapidement.

Peu importe leur nature, les crises représentent une occasion d’accélérer le changement. Que ce soit en délaissant d’anciennes priorités pour se diriger vers les nouvelles, en ajustant nos principes journalistiques aux nouvelles réalités, ou en trouvant un nouvel équilibre moteur/miroir pour répondre aux besoins d’un public plus responsabilisé, plus éduqué et plus engagé. Les crises nous font reculer ou avancer.

Nulle part ailleurs n’est-ce plus vrai que dans la gestion de nos organisations. Dans toutes les organisations, et les radiodiffuseurs publics ne font pas exception, les crises servent à rassembler ou à diviser les employés. À CBC/Radio-Canada, l’histoire nous a fait vivre les deux. Quand je regarde les quatre dernières années de mon mandat, ce dont je suis peut-être le plus fier, c’est de voir à quel point les crises perpétuelles que nous avons connues ont eu un effet rassembleur chez le radiodiffuseur public du Canada. Elles nous ont permis d’être plus en phase, de mieux nous comprendre et de nous concentrer davantage sur un plan commun pour notre orientation et la façon d’y arriver.

Nous aurons besoin de toute cette résilience et plus encore pour les crises à venir.

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