Réponse à l’article de Mark Sutcliffe intitulé « Pourquoi avons-nous besoin de CBC Television? (traduction) », publiée dans le Ottawa Citizen, le 6 décembre 2013

16 décembre 2013, Ottawa

L’article de Mark Sutcliffe a suscité son lot de réactions dans les pages du Ottawa Citizen concernant le rôle du radiodiffuseur public dans le Canada de demain. Ce débat autour de notre rôle est sain – il le serait encore davantage avec une meilleure compréhension de l’industrie des médias au Canada.

L’argumentation de M. Sutcliffe repose sur la prémisse suivante : le modèle de financement de CBC/Radio-Canada crée une concurrence déloyale pour les radiodiffuseurs privés. Des exemples? Les soumissions proposées par le radiodiffuseur public pour les droits de diffusion des Jeux olympiques et des matchs de la LNH.

Or, cette prémisse comporte trois inexactitudes, la première étant d’ordre factuel. Nous avons fait une proposition indépendante pour les Jeux olympiques, mais seulement après que les radiodiffuseurs privés se sont retirés du processus d’appel d’offres. Nous avons fait une offre pour nous assurer que les Canadiens suivent leurs athlètes à Sotchi et à Rio, et nous nous sommes ensuite tournés vers pas moins de quatre chaînes privées pour compléter cette offre. De même, dans les négociations avec la LNH, nous avions une offre inégalée par les autres soumissionnaires : nous étions le seul radiodiffuseur généraliste présent d’un océan à l’autre, en mesure de consacrer deux mois de sa programmation aux heures de grande écoute aux séries éliminatoires de la Coupe Stanley.

Deuxième inexactitude : un radiodiffuseur public bien financé a pour effet d’affaiblir les radiodiffuseurs privés, tant sur le plan de leurs finances que de leur programmation. Si cela peut sembler logique, les études nous apprennent que c’est exactement l’inverse qui se produit. Les pays qui ont un radiodiffuseur public bien financé ont également des radiodiffuseurs privés de grande qualité et très rentables. À l’inverse, les pays qui n’investissent pas dans le contenu local sont obligés de se rabattre sur des radiodiffuseurs privés sous-performants qui dépendent de la programmation étrangère. Cette règle s’applique partout dans le monde, à l’exception des États-Unis.

Troisième inexactitude : le concept même d’un marché libre pour les radiodiffuseurs privés au Canada. En fait, les contribuables canadiens versent chaque année aux radiodiffuseurs « privés » des subventions et autres avantages – directs ou indirects – de l’ordre de un milliard de dollars. Et pourquoi l’État les aide-t-il? Parce que même si les radiodiffuseurs privés amassent de l’argent en diffusant des émissions américaines, le modèle commercial canadien ne permet pas de rentabiliser les émissions d’ici offertes au public d’ici.

Devrait-on financer les radiodiffuseurs privés? Tout à fait, si nous voulons qu’ils apportent des avantages publics au système de radiodiffusion, c’est-à-dire si nous voulons qu’ils diffusent des émissions canadiennes. Mais ils ne feront jamais du contenu canadien leur raison d’être; les émissions américaines resteront leur gagne-pain.

Et si nous parlions du secteur public maintenant? M. Sutcliffe s’élève contre notre modèle de financement hybride, créé par l’État il y a plus de 75 ans, et selon lequel les fonds publics accordés doivent être complétés par des revenus autogénérés. Nous ne sommes pas les seuls à suivre ce modèle : VIA Rail reçoit des fonds publics, même si les passagers doivent tout de même payer leurs billets de train. Le ministère des Affaires étrangères aussi, même si les Canadiens doivent tout de même payer des frais de passeport. En tant que pays, nous avons trouvé bien des solutions pour préserver le bien public lorsque les lois du marché ne suffisent pas à le faire. Que l’on pense aux auteurs, aux réalisateurs, aux artistes, aux musiciens, tous ces milieux n’existeraient tout simplement pas sans le soutien d’organismes comme le Conseil des Arts, l’Office national du film, Téléfilm Canada et les conseils provinciaux et municipaux de la culture.

Ce système nous a bien servis jusqu’à présent. Toutefois, M. Sutcliffe est en droit de se demander s’il en sera ainsi pour toujours. Lorsque CBC/Radio-Canada a vu le jour, c’était essentiellement pour faire contrepoids à l’influence américaine sur nos ondes. Aujourd’hui, avec la prolifération du contenu, majoritairement étranger, dans un paysage médiatique fragmenté et en croissance constante, il est évident que cette influence est encore plus importante. Il est donc primordial de pouvoir compter sur un espace consacré à nos histoires et à nos grands débats pour favoriser la cohésion nationale. Et les radiodiffuseurs privés ne considèrent pas que c’est à eux de le faire.

M. Sutcliffe propose de diluer le plus possible le financement public, en espérant que les Canadiens trouveront eux-mêmes leur chemin vers les sujets et débats qui les préoccupent. Or, non seulement cette solution ne convient pas au monde des médias d’aujourd’hui, mais elle ne permet pas d’alimenter la culture moderne. Il faut nourrir le milieu de la culture pour lui permettre de s’épanouir. Et si personne ne s’occupe de déceler les talents, et de les faire connaître le plus possible au grand public, l’investissement ne sera pas optimisé, les répercussions resteront minimes et l’objectif derrière cet investissement (conscience et identité nationales) ne sera pas atteint.

CBC/Radio-Canada est-elle le seul instrument ayant la capacité et le devoir de remplir ce mandat? Non, bien entendu. Mais c’est peut-être le meilleur instrument pour répondre à ce besoin actuellement.

Beaucoup semblent regretter ce radiodiffuseur public aujourd’hui disparu. Dans son regard sur le paysage médiatique moderne, M. Sutcliffe pose sur CBC/Radio-Canada un jugement teinté de nostalgie. Plutôt que de m’étendre sur ce que nous étions autrefois, je préfèrerais discuter de ce qui nous attend demain pour devenir ce à quoi nous aspirons. J’espère que M. Sutcliffe examinera d’un autre œil notre rôle et nos aspirations et qu’il approfondira sa réflexion sur ce qui représente pour moi – d’un point de vue tout à fait subjectif, j’en conviens – un sujet à débattre.

Bill Chambers
Vice-président, Image de marque, Communications et Affaires institutionnelles

Une version plus courte de cette lettre a aussi circulé dans le National Post.

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