Lettre d’opinion de Bill Chambers, en réaction à l’article de Konrad Yakabuski

17 juillet 2014

Konrad Yakabuski m’a fait une faveur. Il m’a donné l’occasion de déboulonner plusieurs mythes populaires qu’il a lui-même véhiculés dans son récent article sur la nouvelle stratégie de CBC/Radio-Canada.

Premier mythe : CBC ne remplit pas son mandat aussi bien que Radio-Canada. Il n’y a pas d’archétype de la radiodiffusion publique. Les radiodiffuseurs publics se définissent en fonction des besoins en médias particuliers des sociétés qu’ils desservent. Aux États-Unis, la présence d’Hollywood a favorisé l’émergence d’un radiodiffuseur public de créneau, PBS. Par contre, le Royaume-Uni s’est doté d’une icône rassembleuse, la BBC. Et c’est très bien ainsi.

Empruntant un ton cinglant et condescendant, M. Yakabuski dépeint Radio-Canada comme un service qui fait tout bien et CBC, comme un service qui fait tout mal. C’est peut-être une opinion honnête, mais qui résiste mal à l’épreuve des faits.

Radio-Canada a une relation particulière avec les communautés francophones partout au Canada. Ses services sont les seuls auxquels bon nombre de ces communautés ont accès dans leur langue maternelle. Le rôle de CBC n’est pas d’imiter Radio-Canada, mais plutôt d’être le radiodiffuseur public dont le Canada anglais a besoin face à l’influence écrasante de la télévision américaine. Les deux services ont le même mandat – montrer la réalité des Canadiens –, mais des défis différents.

Tous les télédiffuseurs généralistes, y compris CBC et Radio-Canada, ont perdu une part importante de leur auditoire au profit des chaînes spécialisées dans les années 1990 et au début du deuxième millénaire. Peu de personnes ont remarqué qu’au cours des cinq à dix dernières années, CBC et Radio-Canada avaient rebondi et repris du tonus. Pourtant, M. Yakabuski a écrit que CBC décline. Quels sont les faits?

Radio-Canada détient la deuxième plus importante part d’auditoire*, tous radiodiffuseurs confondus, dans le marché francophone (heures de grande écoute : TVA - 23,7 %; R.-C. - 19 %). En concurrence avec un millier de chaînes de langue anglaise, CBC se hisse aussi au deuxième rang* (heures de grande écoute : CTV - 12,4 %; CBC - 9,3 %).

CBC News Network** est le service d’information le plus regardé au pays, et a une bonne longueur d’avance sur ses concurrents. CBC arrive aussi en tête pour ce qui est de la fréquentation d’un site web de nouvelles en anglais. Les réseaux de radio parlée de langue anglaise et de langue française affichent des auditoires record et la qualité de leur programmation n’a jamais été autant reconnue.

Si M. Yakabuski avait dit que notre financement diminuait, il aurait dit vrai. Mais son diagnostic sur la programmation de CBC est objectivement erroné.

Son affirmation selon laquelle nos deux services n’ont en commun qu’un conseil d’administration est encore plus bizarre. Nous portons le nom de « CBC/Radio-Canada » – un nom inscrit dans la loi nous habilitant depuis près d’un demi-siècle – pour une raison précise. Que sa thèse de la ségrégation des deux services ait pu être fondée ou non dans un passé lointain, les compressions budgétaires massives subies dans les années 1990 conjuguées à l’apparition d’Internet ont sonné le glas d’un modèle non viable sur le plan financier et non souhaitable sur le plan stratégique. Aujourd’hui, pareille idée est un peu dépassée. C’est comme si M. Yakabuski avait, pour la première fois, porté son regard de vautour sur une carcasse inconnue, la nôtre, et l’avait vue renaître à la vie à son grand étonnement.

Petit rappel pour M. Y : alors que dans les années 1990, nous proposions 9 services aux Canadiens, ce nombre est maintenant passé à 30. Aujourd’hui, nous leur offrons la possibilité de vivre l’expérience olympique ou celle de la Coupe du Monde de soccer de la FIFA sur toutes les plateformes, et dans toutes les langues. Le contenu d’un segment donné est adapté aux particularités linguistiques et culturelles de l’auditoire cible, mais tout le reste est intégré. La stratégie d’intégration touche la négociation des droits de diffusion, les technologies, les méthodes de transmission, les processus des RH, les ventes, l’image de marque, le budget et la structure de gestion.

La collaboration entre les services ne se limite pas aux grands événements sportifs. Pensons à la couverture des élections. Aux services de musique. Aux stations locales. L’équipe d’Enquête, l’émission d’actualités phare de Radio-Canada que M. Yakabuski trouve tellement inspirante, travaille continuellement main dans la main avec celle de The fifth estate, l’émission correspondante tout aussi populaire de CBC, pour vous présenter une couverture complète des événements, qu’il s’agisse des révélations d’Edward Snowden, de l’enquête sur les comptes bancaires à l’étranger ou de tout autre sujet.

Toutefois, M. Yakabuski fabule vraiment au plus haut point lorsqu’il prétend que nous avons l’intention de détrousser Radio-Canada pour assurer la survie de CBC. Nous vivons une période de profonds changements – dictés par l’évolution des technologies et des habitudes des consommateurs, par la concurrence et, oui, par notre financement. Cependant, au cours des cinq prochaines années, nous allons consacrer plus d’argent à la programmation de Radio-Canada aux heures de grande écoute – et à celle de CBC –, pas moins d’argent.

Notre défi n’est pas de répartir le financement actuel entre les services de radio et de télévision, et entre les marchés francophones et anglophones. Notre défi – et celui de tous les autres radiodiffuseurs publics ou privés au Canada et dans le monde entier – consiste à nous préparer pour le monde de demain, alors que les Canadiens s’attendront à avoir accès à du contenu sous de nouvelles formes et dans de nouveaux formats pour des appareils inexistants aujourd’hui. Comment être prêts à nous insérer dans un mode de vie mobile, branché en permanence, que certains d’entre nous redoutent peut-être, mais que d’autres ont déjà adopté?

Notre stratégie n’est pas de déshabiller Radio-Canada pour habiller CBC. Elle prévoit plutôt un retrait de l’immobilier pour canaliser toutes nos énergies dans le contenu et la programmation. Elle fait une très large place aux innovations mobiles et numériques de toutes sortes, particulièrement dans les services de nouvelles et les services locaux. Elle commande aussi une augmentation de nos investissements, pourtant déjà importants, dans la télévision aux heures de grande écoute et protège nos réseaux de radio parlée.

Nous avons conçu un plan tourné vers l’avenir pour la radiodiffusion publique, taillé sur mesure pour le XXIe siècle. Les Canadiens aiment énormément leurs services de radio et de télévision. Cependant, ils sont aussi avides de contenus numériques. Nous nous proposons de présenter des reportages au deuxième plus grand pays du monde, dans les deux langues officielles et de nombreuses langues autochtones, sur six fuseaux horaires, et sur l’ensemble des plateformes et des appareils utilisés par les Canadiens. Je suis convaincu que si M. Yakabuski parvient à tourner son regard de vautour vers l’avenir, il verra à quel point il est attrayant.

  • Année de radiodiffusion à ce jour – du 26 août 2013 au 29 juin 2014
  • ** Année de radiodiffusion à ce jour – du 26 août 2013 au 29 juin 2014 – Journée complète : CBCNN - 1,5 %; CP24 - 1,2 %; CNN - 1 %; RDI - 2,9 %; LCN - 3,1 %. Heures de grande écoute : CBCNN - 1,3 %; CNN - 0,8 %; CP24 - 0,5 %; RDI - 1,5 %; LCN - 1,3 %.

À propos de CBC/Radio-Canada

CBC/Radio-Canada est le radiodiffuseur public national du Canada et l'une des plus grandes institutions culturelles du pays. La Société est un leader pour joindre les Canadiens sur de nouvelles plateformes et livre une gamme complète de services de radio, de télévision, sur Internet et par satellite. Profondément enracinée dans les régions, CBC/Radio-Canada est le seul radiodiffuseur national qui offre divers points de vue régionaux et culturels en français, en anglais et en huit langues autochtones.

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