Notes pour une allocution d’Hubert T. Lacroix, président-directeur général, à l’assemblée publique annuelle

19 novembre 2014, Montréal

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Merci d’être ici, et merci également à tous ceux qui nous regardent sur le web à travers le pays.

De toute évidence, les gens témoignent de beaucoup de passion envers leur diffuseur public et s’intéressent vivement à son avenir. Et c’est très bien ainsi. La mobilisation qu’on a pu voir ces derniers jours montre clairement à quel point les Canadiens ont un attachement profond à CBC/Radio-Canada.

C’est important parce que nous comptons plus que jamais sur votre intérêt en ce moment charnière.

Nous traversons une période difficile, chaotique, qui comporte son lot de défis. Les changements et les perturbations qui affectent notre industrie ne nous laissent aucun répit.

Nous sommes en plein réaménagement de nos effectifs. C’est une conséquence nécessaire des changements qui touchent l’environnement médiatique et des pressions sur chacune de nos sources de revenus.

Comme tous les autres radiodiffuseurs traditionnels, particulièrement les radiodiffuseurs publics comme la BBC, l’ABC, France Télévision ou RTE (Irlande), nous devons faire face à des revenus commerciaux instables, qui migrent vers le numérique, des crédits parlementaires en baisse, et composer avec des modèles d’affaires qui ne fonctionnent plus. C’est pourquoi nous devons prendre des mesures pour devenir financièrement viables. Très simplement expliqué, nos coûts d’exploitation sont encore beaucoup plus élevés que l’ensemble de nos revenus.

La semaine dernière, près de 400 de nos collègues ont été informés que leur poste était éliminé. Nous savions que cela devait arriver. Nous l’avions annoncé en juin. Mais cela ne rend pas les choses plus faciles. Peu importe les intentions que l’on me prête, je trouve ces annonces difficiles.

Et, alors que l’on met en œuvre notre plan pour l’avenir, les événements se multiplient autour de nous : des théories de conspiration, des insinuations de pressions politiques, des histoires inventées pour miner notre leadership, des attaques personnelles, un scandale et des critiques souvent virulentes et très amères.

Alors, avant d’aller plus loin, je voudrais aborder, de front, certaines de ces questions.

Ce qui m’a renversé le plus au cours des dernières semaines est l’idée que je serais dans mon poste pour faire du tort au diffuseur public et à ce qu’il représente, particulièrement pour les francophones de ce pays, et pour le démanteler. Comme plusieurs d’entre vous, j’ai grandi avec Bobino, Fanfreluche, Nature of Things, Henri Bergeron et Bernard Derome, ça fait partie de qui je suis.

Comme vous le savez, j’ai deux filles âgées de 6 ans et de 3 ans. J’occupe mon poste parce que je veux m’assurer que le diffuseur public fera partie de leurs vies à elles aussi, et qu’elles pourront grandir en étant informées, éclairées et diverties par une programmation de qualité comme seul un radiodiffuseur public comme nous est capable de le faire.

Sans cet espace public, nous perdons un peu de nous-mêmes. J’en suis conscient. C’est pourquoi, dans le but de l’améliorer, je viens travailler tous les jours. Les décisions n’ont pas toujours été faciles. Ni évidentes. Et certainement pas très populaires. Mais elles ont toujours été prises dans le meilleur intérêt à long terme de CBC/Radio-Canada.

Il n’est pas nécessaire d’être devant une caméra, ou derrière un micro ou même en direct de la salle des nouvelles pour être attaché à notre radiodiffuseur public. Je suis une cravate, je travaille au 12e étage de cet immeuble et j’y suis attaché. Très attaché.

En ce qui concerne l’affaire Jian Ghomeshi, tout ce que je peux dire, c’est que nous prenons tous les moyens pour être aussi ouverts et transparents que possible dans les circonstances.

Une enquête indépendante est en cours. Elle examinera toutes les allégations de comportements inappropriés dans nos milieux de travail qui ont été soulevées dans cette récente controverse, que ce soit de la part d’employés syndiqués, de gestionnaires ou de membres de la direction. Cette enquête étudiera aussi nos procédures dans de telles situations.

Nous continuerons d’informer les employés et le public canadien au fur et à mesure que la situation évoluera.

Et, je veux parler de notre indépendance.

Je tiens à être clair là-dessus : CBC/Radio-Canada est totalement autonome par rapport au gouvernement. Point à la ligne.

L’intérêt public que nous défendons va au-delà des intérêts privés et des intérêts du gouvernement en place, quel qu’il soit. Cet intérêt public est fort et indépendant. C’est en vertu de ce seul principe que CBC/Radio-Canada est administrée. La gestion quotidienne et les choix éditoriaux comme la définition des orientations de CBC/Radio-Canada ne dépendent que de nous et sont faits dans le meilleur intérêt public, selon notre jugement. Nos décisions sont libres de toute intervention politique.

Nous sommes engagés dans un processus de transformation destiné à nous permettre de relever les défis d’un nouvel univers médiatique en mutation rapide auquel aucun diffuseur traditionnel n’échappe. C’est une situation difficile qui exige du courage. Le changement se fait à grande vitesse, sans aucun répit. Nos employés sont forts et résilients. Leur dévouement pour notre organisation et ses valeurs est inspirant. Pour ça, je leur dis merci.

Les événements des dernières semaines et des derniers mois qui sont survenus dans l’environnement médiatique m’ont démontré encore plus clairement que nous devons évoluer et que cette évolution est urgente. Nous avons besoin plus que jamais d’un radiodiffuseur public fort, générateur de contenus qui forgent notre identité et enrichissent notre vie démocratique. C’est un message que je porte depuis sept ans maintenant. Il n’a pas changé.

Nous avons la responsabilité de nous assurer que CBC/Radio-Canada demeure un service public au cœur de la vie de chacun d’entre nous. Nous avons le devoir de nous assurer que nos enfants et nos petits-enfants peuvent compter sur cet instrument rassembleur qui a joué un rôle vital dans notre histoire.

Certains de nos critiques pensent autrement. Ils ne voient pas l’urgence d’agir. Ils sont convaincus que nos succès passés sont garants de notre avenir. Ils ont des vues et opinions passéistes ancrées dans le statu quo. Et, ils n’ont aucune suggestion à proposer pour faire le virage numérique ou s’adapter aux tendances actuelles.

Comme je vais vous l’expliquer plus en détail dans quelques minutes, cette époque-là est révolue. Le monde est passé à autre chose.

Des assemblées comme celles d’aujourd’hui en sont la preuve. Il y a plus de personnes qui assistent présentement à notre assemblée sur une tablette, un téléphone intelligent, un ordinateur portable ou de bureau qu’il y a de personnes dans cette salle. Notre séance de questions et réponses est tout aussi accessible à quelqu’un qui est à Yellowknife qu’elle l’est pour vous aujourd’hui dans la salle.

Nos discussions, ancrées dans des faits, doivent porter sur notre avenir et les choix à faire, et non pas sur ce que nous étions.

Malgré tout ce qui est arrivé, nous avons accompli des choses extraordinaires depuis notre dernière assemblée annuelle à Toronto, l’an dernier.

Entre autres :

  • Nous avons diffusé les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi – les Jeux les plus regardés dans l’histoire du Canada (plus de 33 millions de Canadiens – 97 % d’entre nous – les ont suivis. Onze millions d’entre nous les ont suivis sur Internet et sur des plateformes mobiles);
  • Nous avons diffusé la Coupe du Monde de la FIFA et avons encore constaté l’importance d’une programmation sur appareils mobiles;
  • Nous avons continué à bonifier notre offre numérique en offrant de nouveaux services comme Curio.ca, de nouvelles applications et du contenu web original en complément de notre programmation;
  • Nous avons réinventé notre empreinte immobilière et notre présence communautaire à Halifax, et nous ferons bientôt la même chose ailleurs au pays, comme à Moncton, à Windsor et à Gandor/Grand Falls;
  • Nous avons obtenu les droits de diffusion des Jeux Olympiques de 2018 et de 2020, en partenariat avec Bell Média et Rogers Media;
  • Nous avons informé en continu les Canadiens sur les tragédies nationales survenues à Moncton, à Saint-Jean-sur-Richelieu et à Ottawa;
  • Nous avons offert une couverture complète des élections provinciales du Nouveau‑Brunswick, de l’Ontario et du Québec, ainsi que des élections municipales partout au pays;
  • Nous avons fait tout ça en atteignant l’équilibre budgétaire.

Si nos résultats financiers vous intéressent, je vous invite donc à consulter notre site web institutionnel où vous retrouverez nos résultats consolidés pour l’année qui s’est terminée le 31 mars 2014, et le premier trimestre de l’année 2014-2015, ainsi que l’analyse par la direction de ces résultats financiers. Si vous avez des questions, cela nous fera plaisir d’y répondre dans quelques instants.

Mais, le portrait financier ne serait pas complet si je ne vous parlais pas de l’évolution de l’industrie dans laquelle nous œuvrons.

Voici quelques exemples récents de la nouvelle définition de notre industrie :

L’entrée de nouveaux joueurs comme VICE News : Ce nouveau service, qui a été lancé en décembre 2013, possède déjà 34 bureaux à l’étranger et sept autres ont été annoncés. Son site YouTube attire bien plus de 130 millions de personnes par mois.

En octobre, VICE Media et Rogers ont annoncé le lancement d’une nouvelle chaîne de télévision en ondes 24 heures sur 24 au Canada en 2015.

Le phénomène de la télévision mobile (OTT) : De nouveaux sites de services de programmation alternatifs (OTT) comme Netflix se multiplient. Dans les dernières semaines, CBS et HBO ont toutes les deux annoncé de nouveaux services. Au Canada, Rogers et Shaw ont récemment lancé leur service appelé shomi, et Bell Média vient d’annoncer son « Projet Latte ».

La transformation de journaux traditionnels en journaux mobiles : La Presse+ et maintenant The Gazette.

La technologie prêt-à-porter : Google a récemment investi 500 millions de dollars dans la technologie prêt-à-porter.

À titre de diffuseur public, nous avons une responsabilité de suivre de près les préférences des citoyens, les tendances de l’industrie et de demeurer pertinents – peu importe la plateforme, ou la taille de l’écran.

Voilà notre dilemme. Nous devons accompagner notre auditoire vers les médias numériques tout en reconnaissant que 89 % des Canadiens regardent encore la télévision en direct dans leur salon, en fonction de la programmation que nous leur présentons, et y consacrent 27 heures par semaine.

Quel sera le résultat de cette transformation dans cinq ans, dans dix ans? Personne ne peut le dire avec précision. Mais je sais une chose : il y aura un radiodiffuseur public et notre vision est qu’il soit encore plus connecté à chacun de vous.

Certains contenus ne changeront pas de format, tandis que d’autres viendront vous surprendre. Ils seront produits en fonction de cette mobilité et de cette intimité que nous cherchons à atteindre. Ils ne seront pas un simple prolongement de nos services de diffusion traditionnels ou un simple ajout. Nous allons devoir réinventer les concepts d’instantanéité, d’interaction et d’impact.

Nous allons utiliser les technologies médiatiques modernes pour comprendre les histoires qui vous intéressent. Bientôt, vous allez être au centre d’une conversation avec d’autres personnes à travers le pays, qui partagent leur point de vue ou leurs champs d’intérêts dans ce qui sera un espace public où vous vous sentirez chez vous.

C’est pourquoi notre nouvelle stratégie vise à multiplier et à intensifier nos relations avec les Canadiens et celles qu’ils ont entre eux.

En tant que citoyens d’un des territoires nationaux les plus vastes du monde, nous nous attendons à ce que notre radiodiffuseur public nous offre un espace qui nous unit dans nos valeurs, nos croyances et notre identité.

Réaffirmer notre volonté d’avoir un radiodiffuseur public dynamique, c’est aussi choisir un investissement responsable et durable qui rapporte à l’ensemble de notre pays. Le maintien d’une voix qui nous est propre à travers un radiodiffuseur public solide est un choix qui, comme Canadiens, nous appartient.

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