Allocution d'Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, prononcée au petit-déjeuner des présidents-directeurs généraux avant la conférence internationale des radiodiffuseurs publics (PBI); Munich, Allemagne

10 septembre 2015, Munich, Allemagne

(La version prononcée fait foi)

Bonjour à tous,

Avant de commencer, je tiens à remercier Hans-Martin et Ulrich pour cette initiative. Ça fait presque huit ans que je suis en fonction et c’est la première fois qu’on organise une initiative de ce genre, vraiment. Il était grandement temps. Toutes mes félicitations. C’est important que nous soyons tous ici.

Vous me pardonnerez si ce matin mon message vous semble raide, mais franchement l’heure n’est plus aux subtilités.

Mesdames et messieurs, pendant que nous travaillons chacun de notre côté à assurer le fonctionnement de nos services respectifs dans nos pays respectifs, nous perdons un combat à l’échelle mondiale sur la valeur intrinsèque de la radiodiffusion publique en tant qu’institution.

C’est un cercle vicieux. D’abord, nous devons faire face à une diminution de notre financement. Puis, au fur et à mesure que ces compressions nous affaiblissent et minent notre moral, les critiques, les parties intéressées et même certains des citoyens que nous servons remettent en question notre pertinence en cette ère du tout numérique. Si nous ne travaillons pas ensemble pour changer le cours des choses et pour démontrer en quoi la radiodiffusion publique est plus importante que jamais, nous risquons de nous retrouver si faibles que nous ne pourrons plus offrir à nos citoyens ce qu’ils attendent de nous, faisant en sorte qu’il sera encore plus difficile de justifier l’argent que les contribuables investissent en nous.

Chaque personne dans cette salle croit fermement à la raison d’être de la radiodiffusion publique : enrichir la vie culturelle de nos concitoyens et promouvoir la démocratie. Nous tissons des liens avec les citoyens en leur offrant des émissions de grande qualité qui renseignent, éduquent et divertissent. Nos chartes, nos énoncés de vision et nos lois respectifs sont fondés sur les mêmes idéaux. À tel point que, dans certains cas, les mots utilisés sont les mêmes. Dans son allocution prononcée lundi, Tony Hall a utilisé ces trois verbes 19 fois.

Chaque personne dans cette salle adhère également aux quatre mêmes principes fondamentaux : (1) l’universalité; (2) la diversité; (3) l’indépendance (que nous défendons bec et ongles face aux gouvernements, aux parlements ou aux intérêts commerciaux); et (4) le caractère distinct de nos services.

Je crois que je parle au nom de chacun d’entre nous quand je dis que nous n’existons pas uniquement pour combler les lacunes du marché. Au Canada, notre Loi sur la radiodiffusion stipule que nous devons offrir une programmation variée. Nulle part on n’y mentionne que nous devons « combler les lacunes des radiodiffuseurs commerciaux ». Je n’accepterai jamais que CBC/Radio-Canada soit contrainte à jouer un tel rôle.

Notre raison d’être est de servir nos concitoyens, de cultiver et de partager les valeurs, l’histoire et les expériences qui contribuent à la richesse et au caractère distinct de nos pays respectifs. Nous existons pour raconter nos histoires. Des histoires extraordinaires.

Ce faisant, nous élevons la barre pour les radiodiffuseurs du monde entier, en matière de journalisme, de qualité des émissions, d’innovation et même d’adoption de nouvelles technologies de radiodiffusion qui font progresser nos sociétés. Nous bâtissons une cohésion sociale dans des pays constitués de communautés diverses et multilingues. Nous assurons un espace public accessible à tous, peu importe l’âge, le groupe ethnique ou le revenu de chacun.

J’ai l’impression parfois qu’on tient pour acquis le rôle crucial que nous jouons dans chacune de nos sociétés.

C’est tout cela que nous avons en commun. Pourtant, nous n’avons pas encore uni nos forces pour défendre notre cause commune.

Les mêmes menaces pèsent sur l’avenir de chacun de nous : un nouvel environnement numérique sans modèle d’affaires établi; des critiques qui nous reprochent avec ardeur d’avoir perdu de vue notre mandat original et d’être soit trop populistes, soit trop élitistes, ou d’être trop gros ou inefficaces. D’autres encore prétendent que dans ce nouvel univers médiatique éclaté aux choix illimités, l’existence d’un radiodiffuseur public n’est plus justifiée. Même les sports télévisés, y compris les Jeux olympiques, l’incarnation de la culture nationale et de la cohésion sociale, sont en voie de devenir le domaine exclusif des géants de l’industrie. De plus, nous devons tous composer avec Netflix, Apple – qui veut maintenant concurrencer Netflix – HBO, Google, Yahoo et Amazon. Dans certains pays, comme le Canada, des EDR géantes et très évoluées font également partie du paysage.

Nos ressources diminuent, ce qui nous oblige à prendre des décisions difficiles, à nous départir des meubles pour sauver la maison. Cela représente un grand nombre de pertes d’emplois, et notre capacité de remplir le mandat qu’on nous avait confié a été grandement réduite. C’est ce qui se passe actuellement en Australie, en France, au Royaume-Uni, au Brésil et dans presque chaque service public représenté ici aujourd’hui. Je peux vous confirmer, avec tristesse, que c’est la même situation au Canada.

Mais tout ça ne se fait pas en vase clos. Les conversations sur le renouvellement de la charte de la BBC ou les décisions budgétaires prises par l’ABC sont suivies de près par les parties intéressées et les décideurs qui observent ce qu’on fait à CBC/Radio-Canada.

Je dois reconnaître cependant que nous ne sommes pas irréprochables. Nous avons échoué de différentes façons à défendre de manière assez convaincante la radiodiffusion publique. En voulant protéger notre indépendance, nous avons parfois été réticents à faire preuve de toute la transparence qu’on attend dorénavant des institutions publiques. Il est arrivé que nos crises internes se retrouvent bien en évidence sur la place publique et, qu’en plus, notre façon de les gérer nuise à notre image et à notre crédibilité, en plus de miner la confiance du public. Oui, parfois, nous pouvons être notre pire ennemi.

Notre plus grand manquement est de ne pas avoir parlé suffisamment haut et fort des menaces qui nous guettent. Nous gérons individuellement chaque menace, chaque compromis, chaque réduction de financement, chaque baisse de revenus parce que c’est ce que les institutions publiques sont censées faire, au détriment des enjeux plus grands qui nous affectent. Notre situation fait penser à la fable de la grenouille qu’on place dans un récipient d’eau froide chauffée progressivement. Nous n’avons pas dit clairement que nous risquons de finir ébouillantés.

Chacun de nous a senti la température de l’eau monter et a dû trouver une façon de réagir. Je me considère privilégié d’avoir pu développer des liens personnels avec Mark Scott et Noel Curran. Ça m’a permis de savoir rapidement comment leur organisation réagissait. Nous devons toutefois trouver une façon de partager plus souvent et plus rapidement nos idées, nos stratégies, nos échecs et les leçons apprises.

« Nous sommes tous dans le même bateau. »

C’est ainsi qu’Armando Iannucci a intitulé sa conférence MacTaggart 2015 le mois dernier. Il est temps que ces mots deviennent notre mantra collectif.

Nous devons en faire plus pour obtenir l’appui du public et démontrer notre valeur.

Au Canada, nous accélérons la mise en œuvre de notre stratégie numérique afin d’améliorer nos liens avec nos auditoires. Dans la prochaine année, nous tenterons de lancer une conversation à l’échelle nationale sur l’avenir de l’écosystème médiatique canadien et sur la place que CBC/Radio-Canada y occupe.

Je suis conscient des efforts faits par l’Union européenne de radio-télévision pour mesurer l’impact des médias de service public dans la société et de leurs quatre secteurs d’intérêt. Je comprends également que certains résultats préliminaires pourraient être communiqués à Genève la semaine prochaine. J’applaudis cette initiative. Mais je demeure convaincu que nous devons accélérer le partage de nos connaissances et de nos travaux, particulièrement en ce qui a trait aux modèles de financement de la radiodiffusion publique et à l’affirmation de notre pertinence pour les années à venir. Le temps presse.

Nous servons tous nos citoyens de la même façon et avec les mêmes idéaux. Alors, pourquoi ne pas comparer nos coûts et nos rendements entre nous? De quoi avons-nous peur? Essayer ou être forcés d’évaluer et de justifier nos modèles d’affaires en fonction de ceux des radiodiffuseurs privés est insensé. Nos mandats et nos rôles sont différents.

Un bon nombre d’entre nous ont aussi commandé des études économiques et de valeur ajoutée. Nous avons tous analysé l’impact de nos contenus sur la culture et les effets positifs de notre présence et de nos contenus sur la production des radiodiffuseurs commerciaux. Nous avons consacré beaucoup de temps et d’argent à réaliser des études. Imaginez la richesse des données sur les citoyens et sur les parties intéressées que nous pourrions tirer de recherches et de sondages faisant appel à des technologies, des méthodologies et des indicateurs communs aux médias de service public, que nous pourrions tous utiliser pour nous comparer.

Nous avons tous prononcé des allocutions passionnées sur l’importance de nos institutions culturelles. Nous savons aussi ce que nous pouvons et devons améliorer. Mettons rapidement en commun ces connaissances, de manière à établir des comparaisons valables qui ouvriront les yeux de certains de nos bailleurs de fonds et de certaines de nos parties intéressées.

J’ai parlé à Mark Scott qui ne peut être avec nous aujourd’hui, mais qui est d’accord avec cette idée. À nous d’agir maintenant. Travaillons avec vigueur à atteindre cet objectif.

Au cours des trois prochains jours, concentrons nos discussions sur la manière de tirer profit de ce que nous avons en commun. Que chacun d’entre nous désigne une personne au sein de son équipe qui, d’ici la fin de la conférence, se réunira avec ses vis-à-vis pour établir au cours des prochaines semaines (calculées en jours et non pas en mois) de quelle façon nous partagerons nos meilleures idées dans le but de créer une communauté mondiale de la radiodiffusion publique – une marque mondiale.

Si nous voulons donner à la radiodiffusion publique un nouveau sens et une nouvelle valeur aux yeux de nos citoyens dans ce nouveau siècle, nous ne pouvons plus être seuls pour mener ce combat.

Merci.

Outil de soulignement de texte