« Rapport sur les nouvelles, la démocratie et la confiance dans l’ère numérique » : Les Canadiens d’abord

5 avril 2017

En janvier, le Forum des politiques publiques a publié son rapport sur les médias d’information au Canada, intitulé Le miroir éclaté, dans le cadre de la consultation publique du gouvernement sur le renforcement du contenu canadien dans un monde numérique.

Comme nous l’avons dit dans le cadre de cette consultation, nous croyons que toute étude sur l’avenir des médias d’information doit tenir compte avant tout des besoins des Canadiens. Ainsi, comment pouvons-nous nous assurer que les gens ont accès à des contenus de nouvelles et d’information dignes de confiance? Qu’ils sont informés sur ce qui se passe dans leur monde et dans quelle mesure cela les touche. Que l’information qu’ils consomment reflète une diversité de voix et de points de vue. Qu’ils ont toute l’information dont ils ont besoin pour faire des choix éclairés au sein d’une démocratie.

Dans son rapport, le Forum des politiques publiques reconnaît le rôle essentiel de CBC/Radio-Canada pour informer les Canadiens. Le Forum fait aussi trois recommandations quant à la façon de changer ce rôle. Nous aimerions donc vous faire part de nos réflexions à propos de ces recommandations.

Recommandation no 10 : Renforcer l’impératif d’« informer » dans le mandat de CBC

Comme le rapport met l’accent sur les nouvelles et l’information, il n’est sans doute pas surprenant qu’il recommande au diffuseur public « de mettre plus d’accent sur le devoir "d’informer" ». Nous sommes tout à fait d’accord avec le fait qu’informer les Canadiens est un aspect essentiel de notre mandat et que cette responsabilité est plus importante que jamais.

C’est pourquoi CBC/Radio-Canada offre une telle variété de nouvelles et d’information sur toutes les plateformes. Que ce soit par l’intermédiaire de sa couverture de l’actualité locale, nationale et internationale, par ses émissions de journalisme d’enquête et d’affaires publiques, par sa couverture en profondeur des questions autochtones, de la science et des technologies, et au moyen de nouveaux espaces publics comme les forums de citoyens et Facebook live, le diffuseur public engage la conversation avec les Canadiens sur les événements qui les touchent.

Ce n’est qu’un des aspects de notre mandat de service public. CBC/Radio-Canada existe pour mettre à la disposition des Canadiens des émissions qui « renseignent, éclairent et divertissent ». Cette combinaison contribue à faire la promotion d’une vision commune de qui nous sommes en tant que pays et qui se décline sous les thèmes de la compréhension, de la tolérance, de l’identité et de la mobilisation citoyenne. Ce sont ces valeurs chères aux Canadiens que nous mettons de l’avant dans des émissions canadiennes de toutes sortes, que ce soit des dramatiques, des comédies, des émissions de musique, de sports, de journalisme ou des documentaires.

Il est évident que les demandes qu’un tel mandat impose mettent une pression constante sur les ressources dont nous disposons. Réorienter notre mandat soulève toutefois d’autres questions. Tous ces aspects de notre mandat sont-ils encore importants aux yeux des Canadiens? Nous croyons que oui. Qui peut jouer ce rôle à la place du diffuseur public? Qui d’autre que nous peut se poser en ambassadeur de la culture canadienne, faire la promotion des auteurs, des musiciens et des artistes canadiens auprès d’un plus vaste auditoire, et soutenir l’identité canadienne?

Seule CBC/Radio-Canada peut réaliser tous ces objectifs, puisqu’elle a le mandat de renforcer et d’enrichir la culture canadienne. Ce mandat contribue d’ailleurs à encourager les autres diffuseurs à suivre son exemple et à fournir leur part d’efforts. Il en va de même pour les autres médias de service public dans le monde qui ont aussi un rôle aussi vaste à jouer. Accorder plus d’importance à un aspect particulier de ce mandat risque de nuire à l’atteinte des objectifs culturels du Canada et à la raison d’être de la radiodiffusion publique.

Recommandation no 11 : « Affranchir cbc.ca de la nécessité d’attirer des annonceurs pour la publicité numérique, ce qui peut être contraire à sa mission civique et la faire tomber dans le piège à clics. »

Il est tout aussi faux de prétendre que la publicité numérique agit comme « piège à clics », que de dire que la publicité télévisée affaiblit le journalisme télévisuel. Notre journalisme de service public s’inscrit de facto dans le cadre de notre mandat de service public. Être pertinent est important, mais faire du bon journalisme signifie informer les gens sur ce qu’ils doivent savoir et non pas seulement sur ce qu’ils veulent savoir. Notre couverture inédite et persistante du drame vécu par les femmes autochtones portées disparues ou assassinées n’est qu’un exemple des histoires importantes qui n’ont pas toujours la faveur du public, mais qui doivent être racontées. Nos décisions journalistiques sont basées non pas sur des algorithmes numériques générant des « clics », mais sur des choix éditoriaux qui sont dans l’intérêt public.

Nous ne croyons pas qu’il est contradictoire d’avoir à la fois une « fonction civique » et d’engager la conversation avec l’auditoire. Un diffuseur public ne peut survivre sans public. Le fait d’attirer des auditoires signifie que le contenu offert est pertinent et engageant; que notre service a de la valeur. Toutes les organisations journalistiques doivent relever le défi de trouver des façons de présenter les nouvelles et l’information de manière à mobiliser les auditoires. Pour CBC/Radio-Canada, l’important n’est pas tant que toutes nos émissions attirent des auditoires nombreux, mais qu’elles reflètent une large part de la société. C’est un des signes que notre travail a de la valeur.

Nous croyons qu’il y a des avantages à abolir la publicité, mais le faire sur une seule plateforme ne serait qu’une demi-mesure. Cela ne procurerait aucun des avantages découlant de l’élimination complète de la publicité et nuirait aux secteurs qui dépendent encore des revenus commerciaux. De nos jours, les annonceurs veulent investir sur de multiples plateformes pour rejoindre leur auditoire. L’élimination de la publicité sur les plateformes numériques fera en sorte que la plateforme restante – la télévision – sera moins attrayante et moins lucrative. Nous avons recommandé dans notre mémoire, Propulser la culture canadienne, que le gouvernement développe une stratégie intégrée d’investissement dans la culture et que CBC/Radio-Canada élimine la publicité sur TOUTES ses plateformes. La Société pourrait ainsi se concentrer sur son mandat de service public et mieux soutenir la culture canadienne.

CBC/Radio-Canada a étudié l’option d’abolir partiellement la publicité avant de présenter sa proposition. Une solution partielle signifierait que CBC/Radio-Canada continuerait de livrer concurrence aux autres médias pour les revenus publicitaires de la télévision. En réalité, la publicité télévisée gagnerait en importance tout en devenant une source de revenus plus instable.

Il est important de noter également que la publicité numérique est le secteur où les revenus continuent d’augmenter. Comme le souligne le rapport, les revenus publicitaires numériques de CBC/Radio-Canada se sont élevés à 25 M$ l’an dernier. On prévoit qu’ils seront de l’ordre de 30 M$ cette année et qu’ils continueront d’augmenter. Abolir uniquement la publicité numérique n’offre non seulement aucun avantage, mais cela élimine le seul secteur de revenus ayant le potentiel de soutenir les émissions et les services.

Recommandation no 12: « La diffusion plus large des nouvelles en provenance de CBC permettra d’enrayer les fausses nouvelles et viendra en aide à l’innovation numérique par de jeunes innovateurs médiatiques. »

La recommandation contenue dans le rapport veut que CBC/Radio-Canada offre gratuitement ses contenus de nouvelles aux autres selon un système de publication sous licence Creative Commons. Une telle démarche ferait de CBC/Radio-Canada « un fournisseur public universel d’un journalisme de qualité. » Dans les faits, CBC/Radio-Canada l’est déjà.

Tous les internautes peuvent accéder gratuitement à nos contenus de nouvelles numériques et les autres fournisseurs numériques peuvent déjà les partager directement. Des Canadiens de partout au pays reçoivent nos contenus télévisuels et radiophoniques. CBC/Radio-Canada conclut aussi des partenariats stratégiques avec des entreprises comme Facebook, YouTube et Google pour rejoindre plus de Canadiens, mais surtout, nous gérons ces partenariats de manière à protéger notre journalisme et notre réputation. Les Canadiens savent que le contenu de CBC/Radio-Canada est digne de confiance. Cela est crucial.

Quand les Canadiens visitent un site web de CBC/Radio-Canada, ils savent que l’information qui s’y trouve respecte nos normes journalistiques, d’équilibre et d’exactitude; qu’elle n’a pas été modifiée pour en changer l’orientation ou le ton; que les contenus douteux ne seront pas légitimés en étant jumelés au contenu de CBC/Radio-Canada. Comme le souligne le rapport, ce n’est pas tout qui se trouve sur Internet qui est crédible; « la meilleure défense face aux fausses nouvelles, c’est l’attaque ». Nous sommes d’accord avec cette affirmation. C’est pourquoi nous investissons dans une information de qualité offerte par une marque en qui les Canadiens peuvent avoir confiance.

On ne peut négliger l’importance de la confiance. CBC est la 10e marque la plus influente au Canada et la marque média la plus influente1, tandis que Radio-Canada est la marque canadienne la plus influente et la 6e marque la plus influente au Québec, selon Ipsos-Infopresse2. Ce résultat témoigne des notes élevées que les deux réseaux ont reçues au chapitre de la confiance du public et de la responsabilité sociale. C’est l’aboutissement de nombreuses années d’engagement et de qualité constante. Nous voulons tirer profit de cette réputation pour le bénéfice de tous les Canadiens, et pas seulement pour les « innovateurs médiatiques ».

Radio-Canada n’est pas un « remixeur » de nouvelles. À l’ère des « fausses nouvelles », des distorsions délibérées des faits et des modèles d’affaires qui profitent de l’indignation et de la manipulation, les Canadiens doivent savoir que l’information qui provient de leur diffuseur public est digne de leur confiance. CBC/Radio-Canada doit pouvoir mettre à jour ou corriger des histoires publiées si nécessaire. Le diffuseur public doit être en mesure de protéger l’intégrité de son journalisme et la réputation de sa marque. Les ententes de syndication de nouvelles conclues entre CBC/Radio-Canada et d’autres médias témoignent de la valeur de notre marque. Ces ententes, couplées aux abonnements à des services de contenus de nouvelles comme Curio.ca, constituent des sources de revenus additionnelles pour le diffuseur public.

Pour toutes ces raisons, il n’est pas dans l’intérêt des Canadiens de permettre à quiconque de réutiliser les contenus de nouvelles de CBC/Radio-Canada selon un système de publication sous licence Creative Commons.

Il n’y a pas de doute que l’industrie des médias se transforme, tout comme la manière dont les Canadiens consomment les nouvelles. Nous croyons que l’accent doit être mis sur les besoins des Canadiens. CBC/Radio-Canada est fière de son journalisme de classe mondiale, ainsi que du rôle qu’il joue dans la société canadienne. Nous aimerions en faire plus.

Il y a des enjeux fondamentaux qui menacent la capacité des Canadiens d’être informés sur leur monde; des enjeux liés à la concentration des médias, au manque d’engagement envers le journalisme local et à la rentabilité dans un monde numérique. CBC/Radio-Canada n’est pas la source du problème. Limiter ce que fait la radiodiffusion publique se traduira forcément par moins de services pour les Canadiens. Cela n’aiderait en rien les entreprises privées à augmenter leurs revenus, pas plus qu’à améliorer la couverture des nouvelles ni à offrir une plus grande diversité de points de vue, surtout dans les plus petites communautés.

Comme nous l’avons souligné dans notre mémoire, nous croyons que la radiodiffusion publique joue un rôle vital pour soutenir une stratégie culturelle forte, ciblée et créative. L’élimination de la publicité sur toutes les plateformes de CBC/Radio-Canada entraînerait également des retombées économiques dans tout le pays. Il en résulterait un nouveau gain total de 488 millions de dollars au chapitre du PIB, un impact total de 355 millions de dollars sur les revenus d’emploi, et l’ajout de 7 200 nouveaux emplois au Canada. Ce sont environ 158 M$, soit les deux tiers des revenus publicitaires actuels de CBC/Radio-Canada, qui seraient redistribués vers d’autres médias canadiens pour les aider à s’adapter à l’environnement numérique. Plus important encore, les Canadiens seraient mieux servis par une stratégie culturelle qui renforce la culture canadienne ici et qui fait la promotion des histoires canadiennes ailleurs dans le monde.


1. http://www.ipsos-na.com/news-polls/pressrelease.aspx?id=7562

2. http://www.infopresse.com/article/2017/3/16/google-et-facebook-les-marques-influentes-indetronables-au-quebec

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