Le numérique au service de la radiodiffusion publique

18 mai 2017, Gatineau

Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, participait au Congrès de l’Association des économistes québécois à titre de conférencier invité à l’atelier Les télécommunications, les médias et la culture : en première ligne face au numérique.

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Merci à l’Association des économistes québécois de m’avoir invité à vous parler du virage numérique de CBC/Radio-Canada.

Je passerai zéro minute à vous dire que les technologies desquelles nous parlons sont perturbatrices ou que toutes les industries doivent s’adapter « au numérique et à la mobilité ».

Mais je vais vous offrir quelques données pour vous rappeler l’ampleur de ces perturbations.

J’ai commencé mon premier mandat en janvier 2008. À ce moment-là, 56 % des Canadiens possédaient un téléphone cellulaire ordinaire et 9 % un téléphone intelligent. Les tablettes électroniques (iPads) n’étaient pas arrivées sur le marché et Netflix n’existait pas. Snapchat non plus, pas plus que Spotify, pour ne nommer que celles-là.

Moins de dix ans plus tard, en mai 2017,

  • 77 % des Canadiens ont un téléphone intelligent.

  • Un peu plus de la moitié des Canadiens, de tous les âges, ont une tablette électronique.

  • Près de 45 % des Canadiens sont abonnés à Netflix.

  • Neuf francophones sur 10 ont une connexion Internet à la maison.

  • Il y a, en moyenne, 1.94 milliard d’usagers actifs par mois dans l’environnement Facebook.

  • Les utilisateurs de Snapchat (qui sont 301 millions par mois, et qui prennent 2,5 milliards de snaps par jour!) ouvrent leur application 18 fois par jour, en moyenne.

  • Et vendredi dernier, Spotify annonçait qu’elle se lançait dans les marchés financiers, avec une évaluation de 13 milliards de dollars.

Nous avons tous accès à une abondance de contenus d’information et de divertissement. Et pourtant, la diversité et le reflet des communautés régionales sont menacés. Ajoutez le problème des fausses nouvelles, et vous comprendrez ma suggestion que le mandat de CBC/Radio-Canada de vous informer, vous renseigner et vous divertir, avec des histoires racontées par vous et qui parlent de vous, et avec des informations sur lesquelles vous pouvez vous fier, est plus nécessaire que jamais.

Ce matin, je veux donc vous parler de notre transformation, et comment ces multiples technologies influencent notre façon de faire les choses à tous les jours.

L’histoire de notre transformation commence par des défis financiers.

J’étais en poste depuis quatre ans. Il fallait une fois de plus chercher des moyens de réduire nos dépenses pour boucler le budget. Nous avions déjà annoncé deux vagues de compressions, et l’élimination de près de 1 500 postes temps plein. Des téléjournaux de 90 minutes dans toutes les régions du Canada nous sont apparus comme une façon de remplir la grille de fin d’après-midi (entre 17 h 00 et 18 h 30) tout en augmentant notre présence dans les communautés. Le concept était de bâtir trois fois 30 minutes, et de poursuivre les infos du premier bloc dans les deux autres, en les faisant évoluer en carrousel.

Quelques mois plus tard, nous avons réalisé que les marchés régionaux étaient loin d’avoir les mêmes besoins.

Nous avons étudié les habitudes d’écoute de nos auditoires et réalisé qu’une formule standardisée à 90 minutes dans tous les marchés ne répondait pas à leurs besoins. Nous avons donc opté pour des bulletins télévisés de 30 ou 60 minutes adaptés aux régions. Dans un marché comme celui d’Ottawa-Gatineau, où vous êtes très attachés à votre TJ et que les chiffres le démontrent, votre bulletin est de 60 minutes. Même chose pour Winnipeg.

Mais, dans d’autres marchés comme Calgary, cette décision voulait dire moins de télévision et, immédiatement un investissement additionnel de nos ressources en numérique, car nous avons alors promis d’être plus présents sur les autres plateformes – radio, Internet et appareils mobiles – tout au long de la journée, 18 heures par jour.

Pourquoi?

Parce que notre concurrence ce n’est pas TVA, CTV ou Global, mais plutôt les Vice, Google, Amazon, Netflix et YouTube, dont la capacité de créer du contenu (pour attirer votre attention) semble sans fin… comme leurs ressources financières d’ailleurs.

Cette décision a été le point de départ de notre virage numérique, et d’un changement de culture radical.

En 2014, nous avons lancé notre Stratégie 2020. Nous avons voulu devenir plus numérique, plus local et offrir des contenus canadiens plus ambitieux. Tout cela en visant la durabilité financière.

Nous avons inversé l’ordre de nos priorités : au lieu de privilégier la télé et la radio par rapport au web et au numérique, nous avons donné la priorité au numérique et au web, puis à la radio et à la télé.

Encore une fois, il y avait d’énormes pressions sur nos budgets, et, pour réussir notre plan 2020, d’autres postes devaient être éliminés et de nouvelles expertises devaient être ajoutées. Pour beaucoup de gens, ce plan annonçait la disparition de la télévision et de la radio, et un grand nombre d’intervenants n’ont porté leur attention que sur l’élimination des postes et non pas sur la vision de notre transformation.

Mais, il n’a jamais été question d’abandonner nos auditoires traditionnels parce que la réalité de notre écoute est celle-ci : les Canadiens passent en moyenne 31,3 heures devant la télévision, 15,5 heures à écouter la radio et 17 heures sur Internet chaque semaine.

Comme radiodiffuseur public, notre existence dépend de notre crédibilité auprès des auditoires que nous servons, et de notre lien de proximité avec ceux-ci.

Donc, où en sommes-nous aujourd’hui?

CBC et Radio-Canada se classent respectivement à la 10e et à la 6e places parmi les marques les plus influentes pour les Canadiens et les Québécois. Au Québec, Radio-Canada est la marque canadienne la plus influente. Les résultats des derniers sondages IPSOS au Canada et au Québec indiquent que nos services offrent quelque chose qu’on ne trouve pas ailleurs.

Radio-Canada.ca est la deuxième source de nouvelles en ligne chez les francophones. Vous vous souvenez de notre promesse d’être plus présents en région, de « bonjour à bonsoir »? Et bien, plus d’un million de visiteurs uniques consultent nos sites régionaux chaque mois. Nos pages régionales sont maintenant géolocalisées. De huit à 12 mises à jour de nos pages par jour, nous sommes passés à huit à 12 mises à jour par heure. Nos pages sont constamment mise à jour selon l’évolution des nouvelles.

Et, aujourd’hui, nous recevons plus de 16,3 millions de visiteurs sur nos plateformes numériques, ce qui nous laisse croire que nous dépasserons notre objectif de 18 millions en 2020.

Il est certain que les citoyens veulent qu’on les accompagne tout au long de la journée.

Nous avons donc bâti une relation ininterrompue avec les communautés. On peut voir notre engagement comme une conversation qui se nourrit au fil de la journée : des médias sociaux, aux bulletins de nouvelles et aux émissions de radio, au Téléjournal de 18 h, aux alertes sur les appareils mobiles, aux articles sur nos sites, à nos émissions et dossiers spéciaux. Et tout ça, pas nécessairement dans cet ordre.

Plus de gens que jamais adoptent le nouveau format du TJ à Québec, Saguenay, Trois-Rivières, Sherbrooke et Ottawa-Gatineau. Votre édition du weekend avec Daniel Bouchard est numéro un.

À la radio, l’émission de Jhade Montpetit est première et celle de Philippe Marcoux hésite entre la première et la deuxième positions.

Ces résultats témoignent du niveau de proximité inégalé entre les citoyens et leur station régionale. Je salue d’ailleurs le directeur d’ICI Ottawa-Gatineau, Yvan Cloutier, qui est avec nous.

Les auditoires veulent avoir un plus grand contrôle sur le moment et la façon d’accéder au contenu. Chaque écran, chaque plateforme, offre une expérience distincte mais complémentaire.

Prenons par exemple notre couverture des Jeux Olympiques.

Durant les Jeux de Rio 2016, plus de 32 millions de Canadiens ont suivi leurs athlètes sur nos plateformes et celles de nos partenaires. Un résultat record au Canada pour des Jeux Olympiques d’été. Juste pour la finale du 200 mètres en athlétisme entre Usain Bolt et Andre De Grasse, 7,2 millions de Canadiens se sont réunis devant leurs écrans.

Mais, regardez maintenant comment nous approchons les Jeux et le nombre d’interactions que nous créons à partir de cet événement : 13,3 millions de pages vues par jour; 2,2 millions de vidéos vues par jour; 3,6 pages vues par visite; 60 événements communautaires en direct auxquels plus de 450 000 personnes ont participé.

Cette stratégie multiécran nous permet de rejoindre de nouveaux auditoires, sans délaisser les autres. La soirée est (encore) jeune est devenue le 5 à 7 radiophonique du weekend. Elle se déroule devant public, dans un bar à Montréal. Un condensé de l’émission du samedi est présenté le dimanche soir sur ICI ARTV. Les animateurs sont très présents sur les médias sociaux. Pendant la Nuit blanche à Montréal, nous y avons ajouté une captation sur Facebook Live et des conversations en direct avec les personnes qui nous regardaient sur cette plateforme.

D’ailleurs, l’équipe de Jean-Philippe était à Gatineau pour Transistor, le festival de la radio numérique, pour enregistrer leur émission les 29 et 30 avril derniers. J’ai entendu dire qu’ils ont été très bien accueillis.

Plus que jamais, nous devons aller à la rencontre des auditoires pour mieux les connaître et répondre à leurs besoins. C’est pourquoi l’initiative RAD est si importante pour Radio-Canada, et pour moi personnellement.

Vous avez peut-être entendu parler de RAD sous son ancien nom, Prochaine génération. RAD c’est un laboratoire en information. Nous testons différents formats de contenus d’actualité et d’enjeux de société. Ce laboratoire est peuplé d’une vingtaine de jeunes (personne n’a 35 ans!) dont le mandat est de raconter l’info différemment, à travers les réseaux sociaux. Cette interaction va nous aider à adapter notre offre de contenus pour citoyens numériques. Nous sommes conscients de l’importance de nous rapprocher des 18-34 ans, mais sans leur donner l’exclusivité de notre attention. Donc, même si vous avez plus que leur âge, je vous invite à découvrir l’univers de RADpointca sur Facebook, YouTube, Instagram et Snapchat.

Passons maintenant à la grande question : comment permettre le rayonnement du contenu à l’international?

Nous sommes le radiodiffuseur qui investit le plus dans le contenu canadien. Les dépenses de Radio-Canada en programmation canadienne représentent plus du double des autres diffuseurs conventionnels au Québec.

Même si notre marché est relativement petit quand on le compare au marché international, la culture rapporte plus de 93 milliards de dollars chaque année à l’économie canadienne; plus que les industries minières, des pêcheries et de la foresterie combinées.

En 2013, la contribution estimative de CBC/Radio-Canada à l’économie canadienne a été de 3,56 milliards de dollars. Chaque dollar investi dans CBC/Radio-Canada crée une valeur ajoutée brute selon un multiplicateur économique de 2,11. Et nos investissements dans les productions télévisuelles canadiennes indépendantes financent plus de 10 000 emplois au pays.

Donc, comment se déployer vers l’international?

Laissez-moi vous raconter la petite histoire derrière notre partenariat avec Netflix pour la série Anne, basée sur le roman Anne… La maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery.

Ce partenariat est né avec les deux créatrices de la série. Elles ont développé leur projet avec CBC.

Par la suite Netflix a vu le potentiel de leur lecture moderne de ce classique de la littérature canadienne. Après avoir été diffusée en primeur sur CBC Television au printemps. Netflix donne maintenant une envergure internationale à Anne, en la diffusant dans plus de 100 pays à travers le monde.

Nous travaillons d’ailleurs avec Netflix à une autre adaptation d’un grand roman canadien, Alias Grace, de Margaret Atwood.

Nous croyons que c’est notre responsabilité de média de service public national de changer la façon dont nous faisons les choses. Il faut donc penser « collaboration » avec des intervenants qui ne sont pas nécessairement des partenaires évidents, et radicalement repenser nos modèles d’affaires.

Dans notre mémoire de novembre 2016 déposé dans le cadre des consultations de notre ministre, nous avons suggéré de regrouper autour d’une même table, comme on l’a fait en Angleterre en 1997, les intervenants qui soutiennent la création et de les faire travailler ensemble. C’est la seule solution et le radiodiffuseur public doit être au centre de cet écosystème.

La pleine reconnaissance des talents d’ici dépend de certaines conditions. Il faut mieux soutenir nos créateurs pour qu’ils puissent donner le meilleur d’eux-mêmes. Leurs œuvres doivent pouvoir rivaliser avec les productions les plus prestigieuses. Ils doivent pouvoir prendre plus de risques; aller au bout de leurs idées.

À nous, les joueurs du secteur culturel, de travailler ensemble pour que les créateurs puissent trouver leur public.

Merci.

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