Le financement des médias de service public : une nouvelle approche s’impose

12 septembre 2017, Sinaia, Roumanie

Notes pour une allocution d’Hubert T. Lacroix à la conférence Public Broadcasters International (PBI) 2017 (2e session)

Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, était invité à participer à deux panels à la conférence Public Broadcasters International (PBI) 2017. Le premier, « La modification du modèle de financement et la défense des médias de service public », portait sur les défis de financer les diffuseurs publics dans un paysage médiatique en rapide évolution afin de leur permettre de rester pertinents et indépendants.

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Merci de m'avoir invité à participer à ce panel. Le thème de notre discussion est incontournable. Pour un diffuseur public, il y a peu de choses plus importantes que son financement et son indépendance. Les mesures d’austérité et les compressions budgétaires avec lesquelles de nombreux pays ont dû composer ont également eu des répercussions sur les diffuseurs publics. Laissez-moi vous parler de la situation du diffuseur public du Canada.

Comme bon nombre de vos organisations, CBC/Radio-Canada fonctionne selon un modèle de financement mixte. Soixante-six pour cent de notre financement provient de crédits parlementaires annuels tirés du budget global du gouvernement canadien.

Le reste de notre financement, soit 34 %, provient de nos revenus commerciaux, dont 18 %, de la publicité diffusée sur nos plateformes télévisuelles et numériques.

Comme c’est le cas pour tous les autres diffuseurs, nos revenus publicitaires sont soumis à de fortes pressions; les annonceurs se tournant de plus en plus vers les grands agrégateurs de contenu comme Facebook et Google. C’est pourquoi nous croyons que notre modèle de financement doit changer. Je vous en parlerai davantage dans un instant. Mais tout d’abord, quelques mots à propos du marché canadien.

Le Canada a un vaste territoire, mais sa population est peu nombreuse. Sa superficie est 25 fois plus grande que celle de la Californie, mais cet état compte plus d’habitants : 39 millions comparativement à 36 millions pour le Canada. Le Canada est 37 fois plus grand que le Royaume-Uni, mais il a seulement la moitié de sa population.

Un tiers de notre population est francophone et préfère de loin le contenu canadien de langue française.

Les deux autres tiers sont anglophones. Mis à part ce que leur diffuseur public présente, les émissions qu’ils préfèrent regarder aux heures de grande écoute sont surtout américaines, qu’elles soient diffusées depuis les États-Unis ou achetées par des diffuseurs privés canadiens.

Cela signifie que le diffuseur public est LA référence en matière de contenu canadien, qu’il s’agisse de musique, de sports amateurs, de dramatiques, de bulletins de nouvelles ou d’émissions d’actualités. Nous diffusons nos contenus sur un vaste territoire, en français, en anglais et en huit langues autochtones. Et nous parvenons à faire tout cela pour 34 $ par citoyen. Le Canada arrive en 16e place sur 18 pays de l’OCDE pour ce qui est du financement de la radiodiffusion publique par habitant.

Nous arrivons à en faire beaucoup avec le financement dont nous disposons. Je suis fier de dire que nous sommes maintenant l’entreprise médiatique numérique numéro 1 au Canada : près de 18 millions de personnes, presque la moitié de la population, utilisent nos plateformes numériques chaque mois. Nous sommes des leaders pour trouver de nouvelles façons de raconter des histoires, comme le démontre notre récente enquête journalistique numérique sur la disparition ou l’assassinat de femmes autochtones au Canada, et pour laquelle nous avons gagné plusieurs prix. Mais nous aimerions en faire plus.

Comme vous le savez, il y a deux choses dont nous avons tous besoin pour réussir en tant que diffuseur public : nous avons besoin d’un financement pluriannuel stable et nous devons être à l’abri de toute ingérence politique.

Mais il peut être difficile d’obtenir les deux dans nos démocraties où les pressions économiques et politiques nous rendent vulnérables – comme tous les organismes publics – aux fluctuations de notre financement.

Laissez-moi vous donner un exemple : au Canada, en 2012, le gouvernement a imposé une réduction de 10 % de toutes les dépenses publiques afin d’équilibrer son budget.

Notre financement a été réduit de 115 millions de dollars, soit presque 11 %. Nous avons dû trouver rapidement une façon d’équilibrer notre budget; nous avons dû éliminer des emplois et des services à un moment où nous essayions de nous adapter au virage numérique. Cette période a été difficile.

Depuis, le gouvernement canadien a réinvesti dans la culture et dans la radiodiffusion publique. Nous recevons une somme additionnelle de 150 millions de dollars par an pour nous aider à compléter notre virage numérique et à renforcer nos services. Ce réinvestissement nous donne la marge de manœuvre dont nous avions bien besoin.

Mais à mesure que les revenus publicitaires fléchissent, nous savons que nous devons trouver d’autres solutions. Nous devons stabiliser notre financement et nous devons en faire plus pour soutenir la culture canadienne. Dans le monde des multinationales et des géants du numérique d’aujourd’hui, nous croyons que la radiodiffusion publique doit jouer un rôle de chef de file pour renforcer l’ensemble du secteur culturel de notre propre pays.

Et pour y arriver, nous avons décidé de « Propulser la culture canadienne ».

Nous proposons donc que CBC/Radio-Canada joue un rôle de premier plan au sein d’un conseil des industries de la création et de la culture. L’idée est de trouver ensemble des moyens d’augmenter notre impact culturel, de maximiser la valeur économique des industries culturelles et de mettre en œuvre des solutions de politique publique qui renforceront la culture canadienne. Nous sommes tous dans le même bateau et nous croyons que ce genre d’approche est non seulement sensé, mais absolument nécessaire.

Nous proposons aussi qu’on augmente notre financement public afin que CBC/Radio-Canada devienne un diffuseur public sans publicité. De cette façon, nous pourrons nous concentrer plus profondément sur notre mandat de service public. En n’étant plus en concurrence avec les autres médias sur le marché de la publicité, nous pourrons être un meilleur partenaire pour l’ensemble de la communauté culturelle.

D’après une analyse économique indépendante, une augmentation de notre financement de 34 $ à 46 $ par Canadien, par an, et l’élimination de la publicité sur toutes nos plateformes entraîneraient des retombées économiques dans tout le pays.

Il en résulterait un gain total net de 488 millions de dollars au chapitre du PIB, un impact total de 355 millions de dollars sur les revenus d’emploi, et l’ajout de 7 200 nouveaux emplois au Canada.

Cet investissement est payant pour l’économie et pour la culture du pays.

Nous proposons aussi que le financement public de CBC/Radio-Canada soit indépendant du calendrier électoral et du cycle budgétaire annuel du gouvernement. En liant plutôt notre financement à notre cycle de renouvellement des licences sur cinq ans, nous pourrions mieux répondre aux attentes qu’ont les Canadiens envers leur diffuseur public, en ayant les ressources pour le faire.

Nous avons maintenant des conversations avec le gouvernement et les Canadiens sur ce que notre proposition de « Propulser la culture canadienne » pourrait faire pour leur diffuseur public et pour la culture canadienne. Nos attentes sont élevées, mais c’est un projet qui, selon nous, assurera l’avenir de la radiodiffusion publique ET de la culture canadienne.

Je suis prêt à en discuter avec vous.

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