Notes pour une allocution d’Hubert T. Lacroix à l’École de journalisme de UBC

25 octobre 2017, Vancouver, Colombie-Britannique

Changement, innovation perturbatrice, confiance et radiodiffusion publique à l’ère du numérique

Hubert T. Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, s’est adressé aux étudiants de l’École de journalisme de l’Université de la Colombie-Britannique à propos de la transformation numérique du diffuseur public national, des conséquences de cette transformation sur la manière de travailler des journalistes et de l’organisation, de ce que veut dire « renseigner, éclairer et divertir » dans un monde numérique, et de la raison pour laquelle, à l’ère des « fake news » et de la perte de confiance du public, la radiodiffusion publique est plus importante que jamais.

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Merci Lien. Je suis très heureux d’être ici aujourd’hui avec toi, surtout qu’en plus d’être une diplômée en journalisme de UBC, tu es une CBCer. Et merci aussi à toi, Alfred. Des diplômés comme Lien sont la preuve éclatante de ton engagement envers le journalisme, et ça montre bien que le partenariat entre votre formidable université et CBC/Radio-Canada est une réussite. Nous avons la même passion pour les histoires importantes et le même désir de servir l’intérêt public.

Au cours des 14 dernières années, des dizaines d’étudiants en journalisme de UBC sont venus faire leur stage chez nous. Un bon nombre d’entre eux sont même restés pour poursuivre leur carrière avec nous. Nous avons actuellement trois diplômés de UBC à CBC North, et plusieurs autres travaillent sur toutes les plateformes de CBC et de Radio-Canada, d’un bout à l’autre du pays. J’espère que plusieurs parmi vous viendront travailler avec nous dans le futur. Nous avons besoin de vos talents, de votre énergie et de votre passion pour le journalisme.

Lien est un bon exemple. Elle a d’abord eu un emploi à temps plein dans lequel elle excellait au Service des communications, des activités extérieures et du marketing à CBC Vancouver. Un jour, elle a démissionné pour s’inscrire au programme de journalisme de UBC. Et elle est ensuite revenue à CBC après avoir remporté la bourse en journalisme Joan Donaldson de CBC en 2015. Aujourd’hui, Lien présente notre bulletin de nouvelles de 23 h. Bravo!

J’aimerais vous parler aujourd’hui de « changement » et « d’innovation », et des perturbations générées par l’innovation. Nous sommes tous touchés par ces phénomènes. La manière dont vous consommez les nouvelles aujourd’hui n’est pas la même qu’il y a à peine deux ans. La manière dont nos journalistes recueillent ces nouvelles a changé aussi. J’ai été témoin de cette transformation : de toute évidence, CBC/Radio-Canada n’est pas le même diffuseur aujourd’hui que lorsque j’y suis arrivé il y a 10 ans.

Aujourd’hui, nous interagissons mieux avec les Canadiens. Grâce à notre stratégie numérique et à notre persévérance, nous sommes maintenant l’entreprise de nouvelles et d’information en ligne numéro 1 au Canada.

Et, chose encore plus importante, nous sommes la marque médiatique qui a le plus la confiance des Canadiens.

C’est important, parce que le numérique a aussi changé notre perception de la confiance et des faits. Il n’a jamais été aussi facile de manipuler l’opinion publique et même de miner la démocratie qu’en ce moment dans le monde numérique.

Je crois que ce fait rend la radiodiffusion publique encore plus importante que jamais. C’est pourquoi nous devons trouver une façon de la renforcer.

Comment le numérique a changé nos nouvelles

Pour vous donner une idée des transformations que nous avons vécues, jetez un coup d’œil là-dessus : voici de quoi avait l’air le site web de CBC News pour la Colombie-Britannique en 2008. Pas beaucoup de contenu vidéo et pas beaucoup d’interactions avec le public. Pour tout vous dire, notre plateforme web arrivait au troisième rang de nos priorités, bien loin après la télévision et la radio. Notre site était rafraîchi seulement huit fois par jour. Et notre offre destinée aux appareils mobiles était encore plus maigre.

Aujourd’hui, le site de CBC pour la Colombie-Britannique est rafraîchi constamment, 24 heures sur 24 du lundi au vendredi, et 18 heures par jour les week-ends. Vous interagissez avec le contenu, vous le visionnez en ligne, le partagez, le commentez. Au cours des deux dernières années, le nombre de visiteurs uniques est passé de 5,0 à 6,9 millions chaque mois. Sur appareil mobile seulement, il est passé de 3,2 millions à 5,1 millions. C’est ce qu’on entend par donner la priorité au numérique. Et ce n’est pas terminé. Nous mettons actuellement à l’essai une version remaniée de CBC.ca appelée « the Feed » qui sera offerte en Colombie-Britannique cet automne. Nous l’avons élaborée à partir des commentaires de nos auditoires afin qu’il soit plus facile pour vous d’y trouver du bon contenu et des histoires qui vous interpellent.

Nous cherchons maintenant à entrer en contact avec des personnes de la communauté dont nous n’entendons pas parler habituellement. Nous leur demandons de se joindre à nous dans des rencontres d’information et des forums sur des enjeux précis afin de connaître ce qui est important pour eux. C’est une façon pour nous de mieux servir les Canadiens.

Que ce soit les reportages sur les feux de forêt de cet été, sur les femmes autochtones portées disparues ou assassinées, ou sur la terrible crise du fentanyl dans votre province, en racontant ces histoires d’abord sur nos plateformes numériques, puis à la radio et à la télévision, nous offrons une couverture journalistique plus complète aux Canadiens. C’est ainsi que des histoires qui ne seraient pas couvertes par The National sont maintenant racontées, tous les jours.

C’est précisément ce que nous annoncions dans notre Stratégie 2020 et c’est ce que nous faisons. Nous nous transformons pour mieux servir les Canadiens à l’ère du numérique.

Comment le numérique a transformé la façon de travailler de nos journalistes

Le numérique transforme aussi la façon de travailler de nos journalistes. Voici quatre exemples.

Les incendies de Fort McMurray l’an dernier et en Colombie-Britannique cet été ont vraiment démontré l’importance des plateformes numériques et des médias sociaux pour le public à la recherche de nouvelles. Briar Stewart était la journaliste sur laquelle on pouvait compter pour être informés pendant ces deux événements. Avec le soutien de notre salle des nouvelles, elle a alimenté sans relâche et rapidement chacune de nos plateformes à mesure que la situation évoluait.

Pour les personnes qui avaient désespérément besoin d’informations à jour, ces reportages étaient vitaux; particulièrement ceux diffusés sur les plateformes numériques et les médias sociaux. Dans le cas de Fort McMurray, le trafic sur les sites web de Radio-Canada Alberta et de CBC Edmonton a dépassé 20 millions de visites, comparativement aux 15 000 téléspectateurs qui regardent habituellement notre bulletin de nouvelles télévisé de début de soirée. Vous êtes probablement au courant qu’un couple de Fort McMurray a même appelé sa fille nouveau-née Briar tellement le rôle qu’elle et CBC ont joué était important au moment où cela comptait.

Nos journalistes ont aussi de nouvelles façons de rejoindre les Canadiens, comme avec les séries originales de balados produites par CBC Vancouver. Johanna Wagstaffe, notre météorologue et sismologue principale, a contribué à la création de Fault Lines, qui analyse les éventuels contrecoups d’un séisme majeur qui frapperait ici. Son plus récent balado, 2050: Degrees of Change, se penche sur les répercussions qu’auront les changements climatiques dans la vie de tous les jours en Colombie-Britannique dans 30 ans.

Le premier balado du monde a été créé en 2003. Aujourd’hui, ils rejoignent des millions de personnes. Un Canadien sur cinq écoute un balado au moins une fois par mois. À ce jour, les balados de CBC ont été téléchargés plus de 200 millions de fois. Les balados nous permettent de raconter des histoires qui sont très importantes pour les Britanno-Colombiens, par exemple, mais qui rejoignent aussi des auditoires de partout.

Fault Lines a été le balado le plus téléchargé sur iTunes dès la première semaine suivant sa sortie. Il a aussi incité le gouvernement provincial à prendre des mesures et à mettre en place un programme d’alerte sismique précoce.

2050: Degrees of Change a reçu plus de 53 000 vues et généré plus de 3 000 interactions sur les médias sociaux dès sa publication. Il a depuis été téléchargé plus de 132 000 fois et sera bientôt diffusé sur CBC Radio.

Je veux vous montrer deux autres exemples de la manière dont le numérique a changé la façon de travailler des journalistes sur le terrain. Claudiane Samson est notre vidéojournaliste basée à Whitehorse. Elle couvre un vaste territoire dans le Nord.

Et voici Thomas Gerbet, qui travaille seul en Inde et qui nous envoie ses reportages avec son iPhone.

Faire des reportages de cette façon aurait été impensable il y a à peine quelques années. C’est maintenant notre réalité. Et la vôtre.

C’est pourquoi nous transformons notre façon de « renseigner, éclairer et divertir » les Canadiens à l’ère du numérique. Quand nous avons lancé notre Stratégie 2020 en 2014, nous avions dit que nous donnerions la priorité au numérique pour doubler le nombre d’utilisateurs en ligne et atteindre 18 millions de Canadiens d’ici 2020. Nos plateformes numériques attirent déjà 17,9 millions de Canadiens chaque mois. Notre stratégie donne des résultats. Maintenant que nous avons la portée que nous visions, nous nous concentrons sur les interactions avec nos auditoires.

Notre travail n’est pas terminé. Il ne le sera jamais. La transformation est un processus qui n’a pas de fin.

Comme vous le voyez, le numérique nous a aidés de manière extraordinaire à remplir notre mandat envers les Canadiens. La manière dont nous nous informons a totalement changé. Mais ce changement comporte aussi son revers de médaille.

Le défi du numérique

Le modèle publicitaire qui a soutenu la radiodiffusion et le journalisme pendant des décennies est en train de s’effondrer à mesure que les revenus publicitaires migrent vers les agrégateurs en ligne comme Google et Facebook. Ces entreprises n’investissent pas dans le journalisme.

Tous les médias, particulièrement les journaux, s’efforcent de réussir leur passage au numérique. Certains n’y arrivent pas et doivent cesser leurs activités. D’autres réduisent le nombre de leurs journalistes et fusionnent leur contenu pour diminuer leurs coûts. Il devient donc plus difficile pour les gens de s’informer sur ce qui se passe dans leur communauté et encore plus dans leur pays.

On n’a pas encore trouvé de modèle d’affaires viable pour financer les nouvelles locales dans l’univers numérique.

On a accès à beaucoup plus d’informations qu’avant, mais les nouvelles douteuses sont de plus en plus nombreuses. On commence à peine à réaliser tout le dommage que ça peut causer.

Le mois dernier, dans les heures qui ont suivi l’horrible fusillade de Las Vegas, des informations délibérément fausses circulaient sur les médias sociaux. Dans un premier temps, on attribuait la responsabilité de la tuerie à quelqu’un de totalement innocent, et ensuite, on prétendait que le tueur était musulman.

À cause des algorithmes qu’utilisent Facebook et Google, de fausses histoires publiées sur le célèbre babillard en ligne 4chan ont été relayées à des millions de personnes qui cherchaient désespérément des informations à propos de la fusillade. Ces histoires ont même été reprises par les grands médias d’information traditionnels.

On ne peut plus simplement dire « excusez-nous, on fera mieux la prochaine fois ».

Nous savons aussi maintenant que pendant les élections américaines de 2016, des millions d’électeurs ont été ciblés par une puissance étrangère qui leur a communiqué de la propagande déguisée sous forme de nouvelles, de publicités et de commentaires présentés comme s’il s’agissait d’informations provenant de personnes vivant dans leur propre communauté.

Le numérique a permis d’instrumentaliser l’information pour en faire une arme. Les « usines de trolls » ciblent les gens ordinaires et leur communiquent de fausses informations pour essayer de créer des conflits et des troubles sociaux, l’objectif étant de diviser la population.

Le Canada n’est pas à l’abri de ce genre de manœuvres. Le printemps dernier, la ministre des Affaires étrangères a annoncé que le Canada prolongeait sa mission de formation militaire en Ukraine. Des sites web prorusses ont alors répandu des histoires sur son grand-père né en Ukraine, dans le but de créer de la discorde ici à propos d’une décision du gouvernement du Canada.

Même en l’absence de désinformation délibérée, les algorithmes numériques peuvent créer des filtres qui font en sorte que les gens sont moins susceptibles d’être exposés à des points de vue avec lesquels ils sont en désaccords.

Nous devrions tous nous en inquiéter. La confiance du public dans ses institutions publiques est menacée; tout comme sa participation à la vie démocratique et son ouverture aux nouvelles idées.

Pourquoi la radiodiffusion publique est plus importante que jamais

Dans un tel climat, je crois que la radiodiffusion publique joue un rôle plus important que jamais.

Nous sommes déterminés à « renseigner, à éclairer et à divertir » les Canadiens dans l’intérêt public.

Les Canadiens savent qu’ils peuvent avoir confiance dans l’information que nous leur communiquons, qu’elle est exacte et équilibrée, et qu’elle respecte les critères rigoureux de nos Normes et pratiques journalistiques. Nos ombudsmans protègent ces normes qui sont l’épine dorsale de notre crédibilité auprès du public. Si nous faisons une erreur, elle sera corrigée. Publiquement.

Les Canadiens s’attendent à ce que non seulement nous rapportions les nouvelles, mais aussi que nous les mettions en contexte, et que nous leur présentions des histoires et des points de vue qu’ils ne connaissent pas.

Nous rejoignons plus de Canadiens que n’importe quelle autre organisation médiatique. Nous utilisons cette portée pour rassembler les Canadiens et non pas pour les diviser. Notre but est de les amener à interagir entre eux et avec leur communauté et leur pays. C’est notre mandat : « contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales ».

Nous renforçons notre offre de nouvelles. Cet automne, nous avons lancé le nouveau Téléjournal 22 h, qui couvre moins de sujets chaque soir, mais les explore plus en profondeur et les met en contexte. Dans un peu plus d’une semaine, vous pourrez voir la nouvelle mouture de The National, avec à la barre quatre coprésentateurs, dont Andrew Chang ici à Vancouver. Vous constaterez que nous avons adopté une nouvelle approche dans notre façon de raconter les histoires et que nous avons renforcé notre marque « Info » tout le long de la journée et sur toutes nos plateformes.

Nous poursuivons notre transformation. À ce jour, 3 000 employés de CBC/Radio-Canada ont reçu de la formation pour occuper de nouveaux postes numériques. Nous avons aussi embauché 250 nouveaux employés qui nous font profiter de leurs nouvelles compétences, de leurs nouvelles idées et d’une nouvelle énergie.

À tous les futurs diplômés en journalisme j’aimerais dire ceci : CBC/Radio-Canada est aujourd’hui une des meilleures organisations où travailler au pays. Nous avons une main-d’œuvre talentueuse qui crée des projets stimulants pour les Canadiens. Nous sommes parfaitement conscients de l’importance de refléter la mosaïque canadienne, avec nos employés, nos voix et nos forces. C’est pourquoi la diversité et l’inclusion sont au cœur de nos programmes de recrutement et de notre culture.

Et nous souhaitons en faire plus. Nous avons été heureux d’entendre récemment la ministre du Patrimoine canadien décrire la vision du gouvernement pour la culture canadienne, et s’engager à renforcer le mandat de la radiodiffusion publique.

Comme nous l’avons mentionné pendant les consultations de la ministre, nous croyons que la radiodiffusion publique devrait être au cœur d’une stratégie plus large pour soutenir la culture canadienne ici et partout dans le monde. Comme on a pu le constater dans d’autres pays comme le Royaume-Uni, le radiodiffuseur public peut jouer un rôle crucial pour favoriser l’essor du secteur culturel.

Mais pour y arriver, nous avons besoin d’un nouveau modèle de financement. Le tiers de notre budget dépend des revenus que nous tirons de la publicité, et nous faisons face aux mêmes pressions que tous les autres médias aux prises avec des revenus publicitaires en déclin. Si nous ne faisons pas quelque chose, nous devrons encore une fois effectuer des compressions dans la programmation et dans les services.

Nous avons proposé d’augmenter le financement dans la radiodiffusion publique pour éliminer la publicité sur toutes nos plateformes. Nous pourrions ainsi nous concentrer uniquement sur notre mandat de service public. En n’étant plus en concurrence avec les autres médias sur le marché de la publicité, nous pourrons être un meilleur partenaire pour l’ensemble de la communauté culturelle.

Selon nos études, l’élimination de la publicité à CBC/Radio-Canada créerait 7 200 nouveaux emplois et engendrerait un gain total de 488 millions de dollars au chapitre du PIB. Les deux tiers de nos revenus publicitaires actuels seraient redistribués vers d’autres médias privés pour les aider à s’adapter à l’environnement numérique. Ça serait payant pour l’économie et pour la culture du pays.

Ça fait presque dix ans que je suis à CBC/Radio-Canada. Je suis sans cesse ébloui par le talent, la créativité et le dévouement des Radio-Canadiens et des CBCers qui ont rendu notre transformation numérique possible.

Il y a encore du travail à faire. Nous continuerons de changer. Nous commettrons parfois des erreurs. Mais nous ferons aussi de grandes choses. Nous continuerons d’évoluer. Si vous croyez dans la démocratie, si vous croyez dans la culture, si vous croyez dans ce que nous faisons, alors nous sommes un endroit pas mal « cool » où travailler en ce moment!

Merci.

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