Notes pour une allocution de Michel Bissonnette, vice-président principal de Radio-Canada – Chambre de commerce du Montréal métropolitain

14 mars 2018, Montréal

Informer, éclairer et divertir à l'ère du numérique : quel rôle pour Radio-Canada dans la société d'aujourd'hui

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Bonjour,

Merci Michel pour cette belle présentation. Avant de commencer, j'aimerais saluer les invités à la table d'honneur. Merci aussi à vous tous de votre présence. Ça fait un peu plus d’un an que je suis passé du privé au public pour travailler à Radio-Canada. Chaque jour, je rencontre des gens qui me demandent comment je trouve cela. Je leur réponds que Radio-Canada, c’est exactement comme le privé mais... en un peu plus compliqué !

On reçoit du financement public pour réaliser notre mandat, mais on doit aussi générer des revenus publicitaires... Un peu compliqué! Sur la même antenne, on diffuse Cheval-Serpent, une série qui se passe dans un bar de danseurs nus puis.... Le jour du Seigneur. Compliqué ! Quand on fait des grands rendez-vous rassembleurs, on nous reproche d’être trop commercial. Quand on fait plus de culture, on nous reproche d’être trop élitistes. Compliqué, je vous dis !

Je me suis fait aussi demander : « Ça doit être pratique d’avoir une Québécoise comme ministre du Patrimoine? » La réponse est assurément oui. Mais quand on diffuse Infoman, Marc Labrèche et le Bye Bye, c’est là que ça se complique....

Plus sérieusement, je suis vraiment très heureux de faire partie de la plus grande institution culturelle au pays. Tous les jours, je travaille avec des passionnés qui croient profondément à la pertinence d’un diffuseur public en 2018. Et je les remercie de m’avoir si bien accueilli.

J’aimerais vous parler aujourd’hui des enjeux de culture et d’identité francophone qui me préoccupent. J’aimerais aussi vous parler du rôle du diffuseur public en 2018 et de l’importance d’une plus grande collaboration dans l’industrie des médias.

Commençons par la culture.

Jusqu’à tout récemment, on vivait dans un environnement protégé. Avec sa réglementation, c’est le CRTC qui décidait quelles chaînes télé avaient accès ou non au marché canadien. C’est aussi le CRTC qui s’est assuré d’avoir du contenu original canadien sur nos ondes. Que l’on soit TVA, Télé-Québec, Canal Vie ou Radio-Canada, on a tous des quotas de contenu canadien à respecter. Même chose en radio. CKOI, Énergie, Rouge et Rythme FM, tout comme ICI MUSIQUE, ont des obligations de diffuser un minimum de musique canadienne et francophone.

Ces quotas ont permis à tout un star-système de s’installer. Surtout, ils ont permis à plusieurs générations de Québécois de se voir et de se reconnaître dans nos productions et d’entendre des voix qui leur ressemblent. C’est aussi un mélange de réglementation et de financement public qui a permis la création de toute une industrie de production indépendante, dont l’expertise rayonne ici et partout dans le monde.

Cette époque fait malheureusement partie du passé.

Les deux principales barrières qui nous protégeaient jusqu’à maintenant sont tombées. Le numérique a fait disparaître la barrière physique en permettant aux contenus de circuler sans se préoccuper des frontières. L’autre barrière, celle de la langue, semble disparaître elle aussi, surtout chez les plus jeunes.

J’aime les chiffres. En voici quelques-uns qui me préoccupent et qui devraient tous nous préoccuper.

Aujourd’hui, plus de la moitié des anglophones au pays sont abonnés à Netflix. Ce n’est pas rien. Du côté des francophones, on pourrait se conforter en se disant qu’avec 31 % d’abonnés1, notre village d’Astérix résiste encore et toujours à l’envahisseur. Mais quand on regarde du côté des 18 à 34 ans, ça grimpe à 55 % ! Quand je vous dis que la langue et l’origine des contenus ont de moins en moins d’importance pour les jeunes, c’est un bel exemple.

Évidemment, Netflix n’est pas le seul géant qui vient nous concurrencer. Amazon est arrivé chez nous l’an dernier avec Prime Video. CBS vient de lancer son propre service aux États-Unis et a annoncé qu’il serait disponible en juin au Canada. Finalement, Disney a annoncé qu’elle développait aussi son propre service vidéo pour mieux concurrencer Netflix. Ils arrivent avec des budgets dont on ne pourrait même pas rêver ici. Budget annuel d’Apple : 1 milliard. Amazon : 4 milliards.
Netflix : 8 milliards.

Tout ça arrive au moment où on commence à sentir vraiment les changements d’habitudes d’écoute chez les francophones. Cet automne, pour la première fois, on a vu une baisse importante de l’écoute télé dans notre marché : on parle d’une baisse de 15 % chez les 25-54 ans2.

Ces changements ont un impact sur nos revenus et, par extension, sur notre capacité comme industrie à financer du contenu original francophone. Le contenu original, vous le savez, c’est le nerf de la guerre.

On a des raisons d’être préoccupés pour l’avenir de notre identité et de notre culture. Notre seule arme pour nous défendre, c’est notre créativité.

Notre musique, nos artistes, nos auteurs, nos histoires rayonnent déjà partout dans le monde. Il n’y a pas de raisons de penser qu’on ne peut pas continuer de créer du contenu original, percutant et pertinent capable d’intéresser les francophones partout sur la planète. Mais la défense et la promotion de notre culture ne peuvent plus être la seule affaire du gouvernement. Ce doit être notre affaire à tous.

Que fait Radio-Canada face à cela ? À elle seule, ICI RADIO-CANADA TÉLÉ a généré l’an dernier plus de 500 millions de dollars en contenu canadien, incluant nos dépenses en télé régionale, en information et en affaires publiques.

On est une force culturelle et une force économique.

D’ailleurs, je tiens à saluer la contribution exceptionnelle de TVA, tout comme celle de V, de Bell et Télé-Québec. Comme Radio-Canada, ils investissent tous dans le contenu original et la production indépendante. Chacun contribue de façon remarquable à la vitalité de notre industrie et, surtout, de notre culture.

Comme vous pouvez le voir, on fait déjà beaucoup pour offrir aux francophones du contenu de qualité, mais je pense qu’on peut faire encore plus. Il faut développer de nouveaux réflexes dans l’industrie. De plus en plus, il faut se demander comment on peut travailler ensemble pour mieux concurrencer les Google, Netflix et Facebook de ce monde.

En décembre, on a annoncé ce que l’on comptait faire, à Radio-Canada, pour appuyer le rayonnement international des contenus d’ici. En fait, on a annoncé trois mesures pour aider les producteurs indépendants à se faire une place sur les marchés mondiaux.

Premièrement, notre équipe de distribution a négocié des alliances stratégiques avec 4 distributeurs canadiens et internationaux. Deuxièmement, on a annoncé un investissement de 2,5 millions de dollars pour soutenir le développement de projets pour l’international. Troisièmement, on va lancer bientôt Panora.tv, une plateforme en ligne qui vise à faciliter l’exportation de contenus documentaires vers les marchés émergents et les services numériques.

Ce sont des exemples très concrets de la façon dont le diffuseur public peut contribuer à l’industrie.

C’est d’ailleurs dans ce même esprit que l’on travaille à concrétiser une nouvelle vision pour ICI TOU.TV, notre plateforme numérique. On veut en faire une plateforme ouverte aux autres diffuseurs, aux producteurs et aux créateurs pour mettre en place une offre sans pareil de contenu vidéo francophone.

Depuis que je suis en poste, je dis souvent que le diffuseur public ne doit pas nécessairement faire autre chose, mais qu’il doit le faire autrement. Vous venez de voir à quoi ça peut ressembler, pour nous, dans notre façon de travailler avec l’industrie.

Si on se place du point de vue du citoyen, faire autrement, c’est imaginer la valeur ajoutée que l’on peut leur apporter. Qu’est-ce qu’ils trouveront chez nous qu’ils ne trouveront pas ailleurs ?

Un diffuseur public qui fait autrement, ça donne ICI PREMIÈRE, une radio parlée sans publicité qui couvre l’ensemble du pays. La programmation radio que l’on propose est définitivement distinctive. Ce qui n’empêche pas ICI PREMIÈRE de battre des records d’écoute. Dans le Grand Montréal, notre radio connaît cette année ses meilleurs résultats.

Vous connaissez sans doute l’émission d’Alain Gravel le matin à Montréal, mais il y a aussi 19 autres émissions du matin dans autant de régions au pays. Radio-Canada en région, c’est donc :

  • 20 émissions du matin ;
  • 17 émissions du retour à la maison ;
  • 13 éditions du Téléjournal 18 h et ;
  • 21 sites web régionaux.

Pour nous, un citoyen francophone est aussi important qu’il vienne de Saskatoon, de Sherbrooke ou de Montréal.

Faire autrement, pour nous, c’est aussi une nouvelle façon d’envisager notre offre dans l’univers numérique. Jusqu’à tout récemment, si vous viviez à Winnipeg, à Rimouski ou même à Québec, l’information régionale s’arrêtait souvent le vendredi soir après le bulletin de 18 h. S’il se passait quelque chose d’important le week-end, il fallait attendre au lundi pour avoir une couverture régionale.

On a fait le choix du numérique et le réinvestissement du gouvernement fédéral nous a permis d’aller encore plus loin. On s’est adapté aux attentes des citoyens, qui veulent s’informer en temps réel. En région, vous avez maintenant une couverture 7 jours sur 7. Nos sites web et réseaux sociaux sont alimentés en continu, au fil de l’actualité. Les bulletins d’information radio en journée sont produits localement et il y a des éditions régionales du Téléjournal du lundi au dimanche. Ça aussi, c’est faire autrement.

Il y a une époque où un journaliste avait réussi sa carrière si son topo passait au bulletin de 22 h. Il avait du potentiel si son topo passait au bulletin de 18 h et vous pouvez être sûr que c’était un petit nouveau si son topo passait sur le numérique.

Aujourd’hui, on vit une profonde transformation de notre culture à l’interne, mais sans délaisser nos principes. Sur le web et dans les réseaux sociaux, on s’assure que Radio-Canada soit une oasis de crédibilité. Nos normes et pratiques journalistiques sont une référence dans l’industrie. À l’ère des fausses nouvelles, c’est notre meilleure garantie de crédibilité. C’est certainement une des raisons pour lesquelles Radio-Canada.ca est le site d’information le plus consulté par les francophones3.

Faire différemment en information, c’est aussi avoir une des forces journalistiques les plus importantes au pays et un réseau extraordinaire de correspondants à l’étranger. Des journalistes d’expérience, qui nous donnent un point de vue canadien sur ce qui se passe dans le monde.

Faire différemment, ce sont aussi des émissions d’information et d’affaires publiques qui comptent pour 43 % de la grille d’ICI TÉLÉ entre 18 h et 23 h. Avec ses 23 % de parts en heures de grande écoute cet automne, notre meilleure performance depuis 14 ans, ICI RADIO-CANADA TÉLÉ reste une des télés chouchous des francophones.

Je suis fier de dire que cet automne, on était #1 dans 4 des 6 marchés régionaux en heures de grande écoute4. Sur les 50 émissions les plus regardées par les francophones de septembre à décembre, la moitié étaient des émissions de Radio-Canada. Ce n’est pas rien !

Lancée en 2010, ICI TOU.TV continue de s’imposer comme une référence au pays pour le contenu francophone numérique. Les productions originales sont au cœur du succès de notre plateforme. Ce sont des offres comme Série noire, Cheval-Serpent, Trop et Véro.tv, pour n’en nommer que quelques-unes, qui nous permettent de générer plus de 5 millions de visionnements en moyenne chaque mois. En janvier, nous avons même battu un record avec plus de 7 millions de branchements.

En résumé, faire autrement à Radio-Canada, c’est :

  • être la plus grande force journalistique au pays et avoir un réseau unique de correspondants à l’étranger;
  • être une radio parlée sans publicité présente dans toutes les régions;
  • avoir 20 stations régionales, dont 12 en milieu francophone minoritaire;
  • être la seule télé généraliste francophone à inclure 7 émissions d’affaires publiques dans sa grille, dont 4 en heures de grande écoute;
  • avoir un engagement plus fort que jamais envers la culture francophone et le contenu original d’ici.

Notre défi en 2018, ce n’est pas seulement de continuer à faire autrement. C’est aussi de rester pertinent pour les prochaines années. Il faut garder en tête que l’on travaille d’abord et avant tout pour les citoyens. S’ils ne trouvent pas que nous sommes pertinents, s’ils ne pensent pas qu’ils perdront quelque chose d’essentiel si Radio-Canada n’existait plus, le diffuseur public aura perdu sa légitimité dans quelques années.

Chaque francophone, peu importe sa génération, son origine ou sa région, doit se reconnaître et se sentir interpellé par nos contenus.

Radio-Canada doit continuer d’innover et de se renouveler. Dans les prochains mois, on va continuer d’améliorer et d’enrichir l’offre d’ICI TOU.TV pour en faire LA plateforme de référence au pays pour le contenu francophone.

On va aussi occuper l’espace numérique avec une offre d’information crédible et plus riche que jamais. On va offrir encore plus de contenu original engageant, pertinent et inclusif sur toutes nos plateformes. En radio, on va enrichir notre offre originale numérique afin de demeurer une référence en contenu audio francophone.

Nous voulons que Radio-Canada soit plus numérique, plus innovante, plus diversifiée et en proximité avec les citoyens. C’est le plan que l’on se donne pour les prochaines années.

Notre transformation est importante et elle se reflète dans toutes nos actions, incluant notre nouvelle Maison à Montréal, que nous allons inaugurer en 2020. Moderne, ouverte et accueillante, notre nouvelle Maison sera bien sûr à la fine pointe de la technologie. Surtout, elle sera un moteur important pour Montréal, ville de création et d’innovation.

Avec son immense atrium et la place Radio-Canada qui sera installée au coin de René-Lévesque et Alexandre-de-Sève, la nouvelle Maison de Radio-Canada sera un lieu de rencontre extraordinaire entre les citoyens, les créateurs et les artisans du diffuseur public.

Franchement, j’ai très hâte de vous accueillir chez vous en 2020. Vous allez voir comment on réussit à se transformer pour demeurer pertinent et performant.

Notre pertinence comme diffuseur public passe aussi par la contribution qu’on apporte à l’industrie et à la société. Au cours des prochaines semaines et des prochains mois, il va y avoir plusieurs occasions où le mandat et les obligations de Radio-Canada seront discutées.

Dans la vision sur la culture et le contenu canadien qu’il a présentée à l’automne, le gouvernement fédéral a annoncé une révision de la Loi sur la radiodiffusion, incluant le mandat de Radio-Canada. Il a aussi demandé au CRTC de conduire une étude sur les modèles d’affaires dans l’industrie. Et l’an prochain, Radio-Canada sera devant le CRTC pour renouveler ses licences.

Comme société, il faut réfléchir si on veut avoir un modèle de diffusion publique à l’américaine, niché et financé avec des dons, ou si on veut un modèle qui ressemble davantage à celui de la BBC, qui est au cœur de la vie des Britanniques et qui fait rayonner la créativité de la Grande-Bretagne partout dans le monde.

Pour un francophone, poser la question, c’est y répondre. Le cœur de la francophonie en Amérique du Nord a besoin d’un diffuseur public fort. Pour rester forte, Radio-Canada doit continuer de réaliser son mandat d’informer, d’éclairer et de divertir les Canadiens, mais à l’ère numérique. Et c’est dans l’équilibre de ces trois piliers que réside notre force.

Pour continuer de jouer notre rôle, on doit avoir un impact. Nous devons être un diffuseur public pertinent et performant.

Alors que les Facebook de ce monde utilisent leurs algorithmes pour vous montrer ce qui vous plaît, nous à Radio-Canada, on va vous proposer une diversité de points de vue. Vous regardez un documentaire sur les changements climatiques ? On va vous proposer des contenus qui présentent d’autres perspectives. C’est ça, notre rôle comme diffuseur public.

Il y a un peu plus d’un an, je suis arrivé à Radio-Canada avec la conviction que le diffuseur public était plus pertinent que jamais dans notre société. Quinze mois plus tard, vous l’aurez compris, mes convictions n’ont pas changé, bien au contraire.

C’est avec conviction que je vais travailler à ce que les citoyens se retrouvent et se reconnaissent dans leur diffuseur public, tellement qu’ils ne pourront plus s’en passer. Et c’est aussi avec conviction que je vais travailler activement avec les collègues de l’industrie, Bell, Québecor, Groupe V Média, Télé-Québec et les autres.

Il faut que nous soyons forts, ensemble, face aux grands joueurs internationaux, pour que les francophones continuent d’entendre leurs voix, leurs histoires avec des valeurs et des points de vue qui leur ressemblent. C’est l’engagement que j’ai pris en arrivant à Radio-Canada et que je renouvelle devant vous aujourd’hui.

En terminant, j’aimerais vous présenter en primeur le premier de plusieurs messages d’une campagne que nous lancerons à la fin du mois. C’est une campagne dont je suis extrêmement fier dans laquelle on souhaite montrer comment le diffuseur public peut rassembler les gens de différentes façons. Dans ce premier message, on parle du « vivre ensemble. » Vous allez voir qu’entre nous, c’est Radio-Canada.

Merci.



1. OTM, l’Observateur des technologies médias, automne 2017

2. Numeris, PPM, automne 2017 – Direction de la Recherche de Radio-Canada

3. ComScore, décembre 2017

4. Numéris, cahiers d’écoute, automne 2017 – Direction de la Recherche de Radio-Canada

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