Notes pour une allocution de Catherine Tait, présidente-directrice générale, à la Conférence 2018 de l’IIC Canada

31 octobre 2018

Le diffuseur public et la confiance à l’heure des bouleversements médiatiques

Institut international des communications
Seizième Conférence annuelle
Discours-programme

(LA VERSION PRONONCÉE FAIT FOI)

Merci pour cette gentille présentation, Catherine [Cano]. Je suis très heureuse d’être ici aujourd’hui. Merci aussi à Hank Intven et Grant Buchanan de m’avoir invitée à cette conférence de la section canadienne de l’IIC; ces rencontres sont essentielles pour faire progresser les grands enjeux de politique publique. Comme vous le savez, nous faisons face actuellement à l’un des défis les plus importants des 20 dernières années : moderniser nos lois sur la radiodiffusion et les télécommunications à l’heure où les bouleversements causés par les innovations numériques vont en s’accélérant.

C’est dans ce contexte que j’aimerais vous parler aujourd’hui de la confiance. La confiance dans les médias; la confiance dans les institutions publiques; la confiance dans la société civile. Je veux vous parler de ce que le diffuseur public peut faire pour instaurer cette confiance; ce que les médias peuvent faire ensemble pour maintenir, protéger et rétablir ce lien de confiance; et ce que nous pensons que le gouvernement peut faire sur le plan législatif. Quoi que nous fassions, on ne peut avoir une démocratie en santé sans ce lien de confiance. Et cette confiance est aujourd’hui menacée.

Le baromètre de confiance de l’institut Edelman suit le déclin de la confiance des citoyens dans leur gouvernement, dans les entreprises et dans les médias partout dans le monde. Ce groupe de recherche a qualifié 2018 d’année de la « lutte pour la vérité ». D’après leurs recherches, les Canadiens penchent légèrement du côté des sceptiques. Les deux tiers des Canadiens disent craindre que de fausses informations – ou de fausses nouvelles – soient utilisées comme arme. Et ils ont de bonnes raisons d’être inquiets.

Nous sommes bombardés d’informations : certaines sont crédibles, d’autres pas. Les organisations médiatiques déterminées à faire du journalisme de qualité – comme CBC/Radio-Canada – sont en concurrence avec de nombreux autres médias qui ont leurs propres motivations. Certains veulent simplement récolter des « clics » pour générer plus de revenus publicitaires, tandis que d’autres font la promotion d’une idéologie ou cherchent carrément à provoquer des perturbations. Ce sont ces désordres de l’information qui minent la confiance à l’échelle internationale.

Dans les pays qui ont un diffuseur public fort, la confiance est plus forte. Pourquoi? Parce que les diffuseurs publics indépendants, avec des normes et pratiques journalistiques transparentes, peuvent mieux servir leurs citoyens. Ce qui aide aussi à renforcer la démocratie.

Le monde numérique a un grand potentiel, et il y aurait beaucoup d’exemples positifs à nommer. Malheureusement, on voit aussi qu’il y a de moins en moins d’espaces où tenir un débat sain et informé – une condition essentielled’une démocratie en santé.

Qu’on parle de politique, de changements climatiques ou du mouvement #MoiAussi, on parle surtout à ceux qui pensent déjà comme nous. Et le résultat, c’est trop souvent une escalade de la colère.

Ces désordres de l’information se produisent partout dans le monde. Et le Canada n’est pas épargné.

Cet été, vous avez peut-être entendu parler d’une analyse de près de 3 000 comptes Twitter liés à l’Internet Research Agency. Il s’agit de l’entreprise russe tristement célèbre pour avoir ciblé les élections américaines, le référendum sur le Brexit et les élections françaises. Les chercheurs ont découvert que des Canadiens ont aussi été ciblés avec des tweets trompeurs et provocateurs à propos des demandeurs d’asile, du tireur de la mosquée de Québec et du pipeline Keystone. L’objectif de ces tweets était de semer la discorde, de trouver des enjeux controversés et de diviser la population.

La désinformation utilise le pouvoir du numérique pour amplifier la portée de ses messages et trouver des alliés.

Bien que les théories conspirationnistes et l’intolérance aient toujours su trouver un auditoire, la rapidité avec laquelle elles apparaissent et leur convergence sur les plateformes numériques fait en sorte que des mensonges arrivent effectivement à se faire passer pour réalité. Voilà ce qui provoque une crise.

Je crois réellement que les Canadiens veulent qu’on leur transmette des informations fiables et avoir accès à un espace où ils peuvent débattre de façon civilisée et éclairée.

Dans son plus récent rapport, PricewaterhouseCoopers révèle que l’atout majeur des marques médiatiques du futur sera la capacité de bâtir et de maintenir la confiance des consommateurs. Afin de cerner les aspects essentiels de cette confiance, le rapport pose les questions suivantes :

  • Votre contenu est-il fiable?
  • Traitez-vous correctement les données de vos consommateurs?
  • Votre entreprise contribue-t-elle à rendre la société meilleure?

Nous qui faisons partie de l’industrie des médias, que pouvons-nous faire?

Surtout, nous pouvons unir nos forces pour appuyer le journalisme de qualité. Après tout, les vraies nouvelles sont le meilleur antidote contre les « fausses nouvelles ». Abonnez-vous aux journaux canadiens. Encouragez le journalisme canadien. Vous soutenez déjà CBC/Radio-Canada, et j’en suis très reconnaissante. Le journalisme de grande qualité et tous les autres services que nous offrons coûtent seulement 34 dollars à chaque Canadien. Et ce, pour une année complète. Pour une famille canadienne, ça représente moins que le prix de leur abonnement à Netflix.

Nous avons besoin d’une industrie des médias en santé au Canada, qui présente une diversité de points de vue reflétant toutes les régions du pays. Une industrie composée de médias publics ET privés. Ces objectifs sont dans la Loi sur la radiodiffusion actuelle parce qu’ils sont essentiels à une démocratie en santé.

Voici quatre mesures que CBC/Radio-Canada prend pour bâtir la confiance des Canadiens :

Premièrement, nous investissons dans le journalisme. Du journalisme de grande qualité, original et d’enquête. Nos journalistes travaillent sur le terrain à travers le pays, et nos correspondants à l’étranger informent les Canadiens sur ce qui se passe aux quatre coins de la planète. Ils font un travail extraordinaire sous une pression énorme. Ils alimentent toutes les plateformes. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, ils produisent des reportages pour nos services traditionnels de télévision et de radio, en même temps qu’ils créent du contenu pour nos plateformes numériques. Nous embauchons et formons aussi de jeunes journalistes autochtones et des journalistes issus de groupes sous-représentés pour nous assurer d’être à l’image de la diversité de ce pays.

Nous avons des normes et nous les respectons. Nos normes et politiques journalistiques sont publiques. Lorsque nous commettons des erreurs, nous les corrigeons rapidement et publiquement. Nous sommes responsables de ce que nous publions et nous avons des ombudsmans qui traitent les plaintes reçues et en rendent compte à la population. Et c’est seulement en assumant sans détour nos responsabilités que nous pouvons gagner la confiance des Canadiens.

Aujourd’hui, CBC/Radio-Canada constitue invariablement la source d’information la plus digne de confiance au pays.

En fait, d’entre toutes les entreprises canadiennes, CBC/Radio-Canada se hisse au premier rang des marques de confiance des Canadiens selon le plus récent indice CanTrust, avec un appui de 71 %. Nous devons faire en sorte de maintenir cette confiance et de l’améliorer.

Deuxièmement, nous favorisons la tenue de débats de société respectueux. Nous voulons nous assurer que les Canadiens ont un espace public où tenir des débats de manière civilisée et dans le respect, à la fois à l’échelle nationale et locale; où ils peuvent avoir des échanges passionnés, donner leurs points de vue et entendre ceux des autres. Des émissions comme Cross-Country Checkup de CBC Radio et 24/60 d’ICI RDI sont des antidotes aux bulles de filtrage qui régissent Internet.

Nos services numériques utilisent aussi des algorithmes. Mais nous les utilisons pour découvrir ce que les Canadiens aiment et recherchent, et aussi pour nous assurer que nous leur offrons une plus grande variété de points de vue en leur recommandant des contenus auxquels ils n’auraient pas forcément pensé. Nous modérons aussi les commentaires affichés sur nos sites, non pas pour étouffer le débat, mais afin de l’améliorer pour tout le monde. Et encore plus important, nous faisons preuve de transparence dans l’utilisation de vos données.

Troisièmement, nous évaluons l’opportunité de développer une technologie pour assurer la traçabilité de notre travail, en ajoutant des identifiants uniques à nos contenus, afin que le public sache que nos contenus de nouvelles sont réellement les nôtres et n’ont pas été altérés. Je suis certaine que vous avez vu des vidéos et enregistrements audios truqués, de type « deep fake », qui utilisent la technique de l’apprentissage machine. Ils sont de plus en plus vraisemblables et faciles à faire, et ouvrent ainsi la porte à de nouvelles formes de manipulation, avec les préjudices que cela comporte.

Quatrièmement, nous appuyons l’éducation aux médias. Dans notre programmation et nos activités locales, nous voulons aider les Canadiens à comprendre ce qu’ils voient et à déterminer ce qui est fiable.

Et surtout, nous voulons qu’ils participent à l’avancement de leur pays. Nous avons besoin de jeunes qui ont un esprit critique, qui sont capables de nous mettre au défi, nous et la société, de manière éclairée.

Je suis particulièrement fière de notre plus récente initiative lancée il y a tout juste un mois : CBC Kids News, une plateforme de nouvelles pour les enfants âgés de 9 à 13 ans, produite par des enfants, avec l’aide de nos journalistes. On y présente des sujets qui passionnent les enfants canadiens. Allez voir ce que ça donne!

Ces jeunes sont nos prochains grands journalistes!

Aussi, CBC News publie depuis peu des contenus dans la rubrique Découvrir de Snapchat, une plateforme qui rejoint 10 millions de jeunes Canadiens. Nous leur présentons les nouvelles du jour sous un angle différent. À peine 24 heures après avoir diffusé notre première histoire sur Découvrir, celle-ci avait été vue plus de trois millions de fois. Et deux mois plus tard, j’ai le plaisir de vous informer que nous avons obtenu 131 millions de vues à l’échelle mondiale sur notre chaîne!

Les entreprises médiatiques canadiennes traversent une période difficile. Les annonceurs dirigent de plus en plus leurs dollars publicitaires vers Google et Facebook. Les journaux ferment leurs portes, la production de nouvelles locales a été réduite.

Malheureusement, à l’heure actuelle, il n’existe aucun modèle d’affaires numérique pour l’information locale dans nos communautés. Nous devons travailler ensemble pour nous assurer que les citoyens puissent continuer à être bien informés sur ce qui passe dans leur communauté.

De plus, pour instaurer la confiance, nous devons travailler de concert. Les géants du numérique comme Facebook et Google prennent des mesures pour enrayer les désordres de l’information, et nous nous en réjouissons. Mais nous, comme médias d’information canadiens, nous pouvons adopter nos propres mesures.

Mettons quelque chose au clair : s’en prendre les uns aux autres n’est pas la solution. Au fil de nos enquêtes d’opinion, nous avons pu confirmer, d’une fois à l’autre, l’attachement des Canadiens à leur diffuseur public.

Nous avons tous des défis financiers à relever, mais ce n’est pas la radiodiffusion publique qui nuit aux médias privés canadiens. Réduire la taille du diffuseur public ou l’affaiblir n’arrêterait pas les Google et les Facebook de ce monde, ni la prolifération de la désinformation. Cela n’aiderait en rien les entreprises médiatiques canadiennes à augmenter leurs revenus et ne se traduirait pas par de meilleurs services pour les Canadiens. Et cela ne contribuerait pas à rebâtir la confiance des Canadiens. Je crois que la solution réside dans l’approche que l’organisme de réglementation britannique a décrite comme « collaborer pour faire face à la concurrence ». Cela veut dire de travailler ensemble pour trouver des solutions à l’échelle nationale.

Le gouvernement PEUT prendre des mesures aussi. Comme vous le savez, il cherche actuellement des façons de venir en aide au journalisme local, il essaie de trouver des moyens pour protéger l’intégrité des élections canadiennes et il modernise la politique culturelle et les principales lois canadiennes. Toutes ces initiatives sont bonnes.

À CBC/Radio-Canada, nous aimerions que la législation fasse en sorte que les géants mondiaux du numérique qui tirent profit de l’intérêt des Canadiens pour le contenu culturel contribuent à soutenir le système canadien. Ces entreprises ont une influence énorme sur les Canadiens, mais ce n’est pas nécessairement une priorité pour elles d’assurer le dynamisme et la survie de notre culture.

Nous pensons aussi que la législation doit obliger les entreprises numériques à respecter les mêmes normes d’exactitude et de responsabilité que les médias traditionnels. De nombreux pays doivent composer avec cet enjeu. J’espère que nous pourrons trouver la solution ici au Canada. Nous devons y arriver.

L’examen des lois en cours est extrêmement important pour CBC/Radio-Canada. Notre mandat et notre indépendance émanent de la Loi sur la radiodiffusion. Notre statut de diffuseur public repose sur ces principes essentiels.

Premièrement, notre mandat : informer, éclairer et divertir les Canadiens. Ces trois éléments sont communs aux diffuseurs publics de partout dans le monde. Ce mandat doit être renforcé. Deuxièmement, notre indépendance. Lorsque nos organismes de presse sont menacés, comme ils le sont présentement, la diversité des points de vue et la confiance du public le sont aussi. L’indépendance du diffuseur public face à toute influence politique demeure le principe le plus important que l’on doit préserver dans la loi.

Alors la révision législative en cours est capitale, non seulement pour l’avenir de CBC/Radio-Canada, mais pour l’avenir de la confiance dans notre société.

Nous avons tous un rôle à jouer pour rebâtir la confiance du public et renforcer la démocratie. Si vous êtes d’accord avec moi, je vous encourage à prendre la parole et à faire part de vos réflexions au groupe d’experts et au gouvernement. Soutenez le journalisme de qualité, et prenez part à la discussion.

Merci.

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